Le Grand Débat National 2019. A quelles conditions peut-il constituer un nouveau souffle démocratique ? Lettre ouverte au Président de la République (ICPC)

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°337, lundi 28 janvier 2019

Le 15 janvier 2019, le président de la République Emmanuel MACRON a adressé à l’ensemble des Français une lettre les invitant à participer du 15 janvier au 15 mars 2019, à un « Grand Débat National ». Annoncé avec un délai très court, ce « dispositif de débats » – dont l’organisation n’est pas précisée – fait suite aux manifestations des Gilets jaunes qui ont eu lieu depuis  novembre 2018. Ce « Grand Débat National » n’ayant été précédé d’aucun débat préalable, une réponse à la lettre présidentielle d’annonce s’impose.

« Chères Françaises, Chers Français, Mes Chers compatriotes »,
Lettre du président de la République Emmanuel MACRON, 15 janvier 2018.

Le lancement du Grand Débat National a suscité l’approbation de quelques uns. Il a surtout suscité des réserves d’autres qui ont souligné « la précipitation, le flou, les incertitudes, le manque d’engagement et de transparence ». Les interrogations sont nombreuses : elles entachent sa légitimité avant même qu’il ne débute.

En réponse à la Lettre du 15 janvier 2019 d’Emmanuel MACRON, une Lettre ouverte au président de la République a été publiée le 23 janvier 2019 à l’initiative de l’institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne (ICPC). Elle émane d’acteurs œuvrant en faveur de l’innovation démocratique, de gilets jaunes, de représentants de mouvements écologistes, de chercheurs et d’experts de la démocratie participative, et d’acteurs de la société civile, de Tous citoyens… Bernard MÉRIGOT, président de Territoires et Démocratie Numérique Locale (TDNL), et membre de l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne, est l’un des signataires de cette lettre ouverte. (1) Elle constitue un préalable méthodologique au débat autour de trois questions :

  • 1. ce débat doit-être mené de façon indépendante et dans la plus grande transparence,
  • 2. un engagement politique clair doit être pris sur le débouché des propositions,
  • 3. ce débat ne peut pas être un moment isolé.

On trouvera ci-dessous le texte complet de la Lettre ouverte ainsi que le liste de ses premiers signataires.

La Rédaction de Territoires et Démocratie Numérique Locale (TDNL)

LETTRE OUVERTE
AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

23 janvier 2019

Monsieur Emmanuel MACRON
Président de la République

Monsieur le Président de la République,

Le 15 janvier dernier, vous adressiez à l’ensemble des Français une lettre nous invitant à participer au Grand Débat National, déclenché suite au mouvement des Gilets jaunes. Le lancement d’un tel débat, qui crée une occasion d’inventer collectivement de nouvelles pratiques démocratiques, est enthousiasmant.

Néanmoins, la précipitation, le flou, les incertitudes, le manque d’engagement et de transparence risquent fort de bloquer la participation d’un nombre significatif de Français, entachant ainsi la légitimité et l’efficacité du Grand Débat National.

Pour que les Français y participent massivement et sereinement cela suppose de mettre au point collectivement une méthode :

  • qui assure un débat transparent,
  • que ses contributions soient réellement prises en compte,
  • qui débouche sur des avancées concrètes.

Nous, acteurs œuvrant en faveur de l’innovation démocratique depuis plusieurs années, groupements de gilets jaunes, représentants de mouvements écologistes et associatifs, acteurs de la société civile, chercheurs et citoyens craignons qu’un certain nombre de conditions ne soient pas remplies pour garantir la réussite de ce Grand Débat.

Pour appeler à participer et appuyer votre démarche, il manque en effet trois conditions essentielles afin de garantir aux Français son utilité, nous déploierons un dispositif à même de les satisfaire au mieux.

1. En premier lieu, il nous semble indispensable que ce débat soit mené de manière indépendante et avec une transparence exemplaire.

Ainsi, afin d’analyser les conditions de sa mise en œuvre et en lien avec des médias, nous participerons dans les prochains jours à la mise en place d’un Observatoire qui étudiera les dispositifs et méthodes utilisés dans les débats, qu’ils soient organisés dans ou en dehors du cadre du Grand Débat. Ces éléments nous permettront de mettre en avant les réussites mais aussi d’alerter sur les dysfonctionnements.

2. En deuxième lieu, il nous semble indispensable qu’un engagement politique clair et fort soit pris sur le débouché concret des propositions qui émergeront, avant même de savoir ce que seront ces propositions.

Ainsi, pour garantir la crédibilité et l’intérêt de la démarche, nous recommandons la mise en place d’une Assemblée citoyenne tirée au sort, représentative de la société, chargée de faire des propositions donnant lieu à un référendum à choix multiples. Les débats de cette assemblée seraient filmés et retransmis en continu.

Si un référendum seul peut faire peur à certains, articulé à une large délibération il permet de construire collectivement des solutions ayant une réelle cohérence d’ensemble. Les assemblées régionales prévues actuellement ne semblent pas pouvoir jouer ce rôle car, en l’état, elles n’auront pas la composition, le temps et les possibilités de délibération nécessaires. Compte tenu des circonstances et de l’enjeu, il est nécessaire d’être ambitieux en créant une assemblée réunissant quelques centaines de personnes, bénéficiant d’un temps suffisant et suivant une méthodologie rigoureuse ayant fait ses preuves. Elle traitera du RIC bien sûr puisqu’il a émergé comme une priorité ces dernières semaines, mais au-delà, elle reverra plus largement nos pratiques démocratiques afin qu’elles soient plus à même d’impliquer les citoyens de façon régulière et pas seulement lors des échéances électorales. De plus, cette assemblée hiérarchisera les propositions émanant des débats pour définir les priorités qui pourraient faire l’objet du référendum à choix multiples.

Ce n’est que par une démarche politique et démocratique ambitieuse que la confiance pourra revenir. Nous sommes prêts à soutenir et/ou réaliser par nous-même la mise en œuvre d’un tel dispositif, qui a déjà fait ses preuves ailleurs, dans des contextes très divers (notamment en Irlande, en Islande, ou encore au Canada). Les moyens, les outils, les recherches et retours d’expérience nécessaires à l’organisation d’une telle dynamique existent.

Nous entamons d’ores et déjà une réflexion collective sur les conditions de mise en œuvre d’une telle assemblée par des acteurs de la société civile, au cas où vous ne vous engageriez pas en ce sens. Nous travaillerons au rapprochement avec des initiatives convergentes.

3. En troisième lieu, il nous semble indispensable que le Grand Débat ne soit pas un moment isolé après lequel on reviendrait aux pratiques politiques traditionnelles.

Ainsi, nous lançons également une boîte à outils (plateformes délibératives en ligne, méthodes d’animation, décryptages, etc.) destinée à tous les citoyens qui souhaitent s’inscrire dans un engagement de court ou long terme, dans le cadre du Grand Débat National ou en dehors. En effet, il nous semble essentiel de tirer parti des « énergies citoyennes » qui se sont exprimées, notamment de la part de personnes qui s’étaient éloignées de tout engagement. C’est une chance formidable pour réussir les transitions économiques, sociales et environnementales. Nous devons pouvoir tirer parti des débats locaux pour engager concrètement un travail de terrain afin de trouver des solutions aux problèmes qui ont été à l’origine de la crise.

Notre pratique démocratique doit devenir plus régulière, plus concrète, à toutes les échelles et sur tous les thèmes !

Monsieur le Président, vous avez appelé à « transformer les colères en solutions », voilà la manière dont nous pensons que nous pouvons y parvenir.

Nous souhaitons vivement la réussite d’une démarche démocratique ambitieuse et inédite. Nous sommes déterminés à y participer si les conditions sont réunies pour que ces transformations s’enclenchent réellement. Il faut pour cela reconnaître aux citoyens une compétence d’acteurs et pas seulement de spectateurs ou de commentateurs d’un jeu qui se passe ailleurs. Les Français veulent entrer dans le jeu !

Nous vivons une opportunité historique pour que les citoyens inventent la démocratie de demain. Soyons ensemble à la hauteur des enjeux.

Paris, le 23 janvier 2019.

Deux signataires de la Lettre ouverte au président de la République sur le Grand Débat National (2019) : Loïc BLONDIAUX, professeur à l’université de Paris I Panthéon Sorbonne et Pierre-Yves GUIHÉNEUF, délégué général de l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne (ICPC).
Photographie prise lors de la séance de préparation de la charte de la Participation, le 29 janvier 2016, au ministère de l’Environnement. © Photographie Bernard Mérigot / CAD.

SIGNATAIRES DE LA LETTRE OUVERTE
AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
du 23 janvier 2019

(Liste au 25 janvier 2019)

Acteurs œuvrant en faveur de l’innovation démocratique, groupement de gilets jaunes, représentants de mouvements écologistes, chercheurs et experts de la démocratie participative, et acteurs de la société civile, Tous citoyens…

– Bulent Acar, Co-fondateur de I-buycott
– Kévin André, Co-Président de Démocratie Ouverte et Fondateur de Kawaa
– Fanny Agostini, Journaliste et co-fondatrice LanDestini
– Sophie Aouizerate, Fondatrice de Raisonnances
– Achille Audouard, Co-responsable de l’antenne parisienne de I-buycott
– Jean Louis Bancel, Président du Crédit Coopératif
– Julien Bayou, Conseiller régional d’Ile de France
– Mathieu Baudin, Directeur de l’Institut des Futurs souhaitables
– Lucie Berson, membre et administratrice d’Astérya
– Grégory Bertrand, Simple citoyen, fondateur de Nous Rassemble
– Aurore Bimont, Co-fondatrice de Système D, l’incubateur de Démocratie Ouverte
– Loïc Blondiaux, Professeur à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne
– Delphine Blumereau, Directrice de la communication, Institut des Futurs souhaitables
– Lisa Basty, co-coordinatrice des Connecteurs citoyens d’Astérya
– Christian de Boisredon, Fondateur de Sparknews
– Medhi Bolic, Gilet Jaune, Association France Unité, référents Marseille
– Dominique Bourg, philosophe français, professeur ordinaire à l’université de Lausanne
– Marie-Hélène Bacqué, professeure à l’Université Paris Ouest-Nanterre
– Pierre-Marie Boulle, Gilet Jaune d’Apt
– Antoine Brachet, Co-Président de Démocratie Ouverte
– Cécile Calé, Agrégé Chercheur Arts & Philosophie politique, Co-Fondatrice Cercle Spiridion & Coop Cité Arts & Démocratie
– Mikael Carpentier, Gilet Jaune, référent Châteaurenard et membre du MTRF (Mouvement des Transmetteurs Réunis Français)
– Francois Cathelineau, Co-président de Tous Elus
– Hervé Chaygneaud-Dupuy, Innovateur sociétal et blogueur, membre de Démocratie Ouverte
– Tarik Chekchak, Directeur du pôle biomimétisme, Institut des Futurs souhaitables
– Enora Conan, Co-fondatrice du Labo de Démocratie Ouverte
– Danielle Le Coq, Gilet Jaunes, co-administratrice plateforme des revendications Bretagne, co-administrateur www.le-vrai-debat.fr
– Julian Couderc, Citoyen, Gilet jaune et Modérateur groupe Facebook
– Lydie Coulon, Gilet Jaune, co-administratrice plateforme des revendications PACA et plateforme nationale www.le-vrai-debat.fr
– Dimitri Courant, chercheur en science politique, Université de Lausanne et Université Paris 8, spécialiste des assemblées citoyennes
– Laurie Debove, journaliste
– Carole Delga, Présidente de la Région Occitanie Pyrénées-Méditerranée
– Alexandre Detroux, ingénieur de concertation chez Bluenove
– Valérie Deldrève, directrice de recherche en sociologie, Irstea Bordeaux
– Quentin Desvigne, fondateur de Demodyne
– Cyril Dion, écrivain, poète et militant écologiste français, réalisateur du film « Demain »
– Céline Evita, Fondatrice consultante Réponses Citoyennes, membre de Démocratie Ouverte
– Eric Favre, simple citoyen de Seine-et-Marne, Gilet vert, bénévole du mouvement colibris
– André Feigeles, citoyen solidaire membre du Cercle des engagés de Démocratie Ouverte, Commission économique Nuit Debout, Conseiller de Quartier Paris.
– Frédéric Fleurié, Les-Gilets-Jaunes.re, plateforme de démocratie ouverte à l’île de la Réunion, co administrateur de la plateforme nationale www.le-vrai-debat.fr
– Jean-Marc Fortané, Président du MTRF (Mouvement des Transmetteurs Réunis Français) et co-initiateur de Fédération Citoyenne
– Jean-Baptiste de Foucauld, coordinateur du Pacte civique
– Jean-Michel Fourniau, président du GIS Démocratie et Participation
– Bruno Fournier, Gilet Jaune d’Apt
– Charles Fournier, Vice Président région centre Val de Loire
– Didier Fradin, La Belle Démocratie, Groupe de travail sur le Municipalisme
– Claude Grivel, Président de l’Union Nationale des Acteurs du Développement Local (Unadel)
– Florent Guignard, co-fondateur du journal Le Drenche
– Pierre-Yves Guihéneuf, délégué général de l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne (ICPC)
– Pierre Guilhaume, coordinateur du Pacte civique. Guillaume Ginier, membre et administrateur d’Astérya
– Clément Girard, consultant D21 et militant associatif, membre de Démocratie Ouverte
– Léa Giraud, Animatrice de communautés de Démocratie Ouverte
– Manon Godefroi, coordinatrice de la vie associative, du développement et de la mobilisation d’Astérya
– Pierre-Louis Guhur, co-fondateur du collectif Mieux Voter
– Philippe Honigman, Co-fondateur de Tribute
– Mathilde Imer, Co-Présidente de Démocratie Ouverte, co-coordinatrice de la campagne «On Est prêt», et co-productrice de la vidéo de diffusion de la pétition «L’Affaire du Siècle»
– Luc Jacob, Gilet jaune, co-administrateur plateforme des revendications Bretagne et plateforme nationale www.le-vrai-debat.fr
– Antonin Jourdan, responsable technique iD CITY , civic-tech
– Janique Laudouar, fondatrice Le Blog de la Ménagère
– Brice Jehanno, Co-fondateur de Tous élus
– Julien Joxe, directeur marchés francophones CitizenLab.
– Danielle Kerbrat, Gilet Jaune, Association France Unité, référents Marseille
– Sophie Labrunie, membre et administratrice d’Astérya
– Mathieu Labonne, directeur du Mouvement Colibris
– Ninon Lagarde, Co-présidente de Tous élus
– Henri Landes, co-fondateur de Landestini et CliMates ancien Directeur Général de la fondation Good Planet
– Claudy Lebreton, Membre de Démocratie Ouverte et ancien président de l’ADF.
– Armel Le Coz, Co-fondateur de Démocratie Ouverte et Parlement et Citoyens
– Claire Lejeune, responsable du bouquet Transition Ecologique chez Bleu Blanc Zebre
– Anne-Elise Lenne, animation de concertations avec co-création de contenu multimédia en temps réel Cycla Wap
– Franck Lenoir, membre de Démocratie ouverte
– Olivier Lenoir, Co-fondateur d’Osons Ici et Maintenant
– Patrice Levallois, 4ème chambre
– Simon Leurent, Co-fondateur d’Osons Ici et Maintenant
– Cécile Lizé, co-coordinatrice des Connecteurs citoyens et administratrice d’Astérya
– Vianney Louvet, co-président de Tous Elus
– Clément Mabi, maître de conférences, Université de Technologie de Compiègne
– Basile Mace de Lepinay, Co-responsable de l’antenne parisienne de I-buycott Antoine Jestin, co-fondateur iD CITY, civic-tech
– Flora Magnan, cofondatrice de l’outil de lobbying citoyen United4Earth
– Camille Marguin, Co-présidente de Tous Elus
– Fabien Martre, co-fondateur de Livedem
– Jean Massiet, Fondateur d’Accropolis
– Bernard Mérigot, Président de Territoires et Démocratie Numérique Locale (TDNL)
– Angélica Montes, philosophe, chercheuse associée au LLCP, Université Paris 8.
– Paloma Moritz, réalisatrice à Spicee média, co-fondatrice de Mieux Voter
– Catherine Neveu, directrice de recherche au CNRS, Tram-IIAC
– Anne-Sophie Novel, Journaliste et fondatrice de Place to B
– Kathleen Olanor, membre et administratrice d’Astérya
– Cécile Ostria, Directrice générale de la Fondation pour la Nature et l’Homme
– Chloé Pahud (co-fondatrice) et toute l’équipe de Civocracy
– Olivier Pastor, co-fondateur de l’Université du Nous
– Magali Payen, fondatrice de la campagne « On Est Prêt » et co-productrice de la vidéo de diffusion de la pétition « L’Affaire du Siècle »
– Nils Pedersen, Président de La Fonda
– Bertrand Pancher, Président de Décider Ensemble
– Aurélien Paccard, Institut des Futurs souhaitables
– Dominique Poirier, Retraité, ex “Architecte fonctions collaboratives” à la DGA
– Henri Poulain, Réalisateur, co-auteur et co-producteur du programme #DataGueule et réalisateur du film Démocratie(s)
– David Prost, gilet jaunes du vaucluse co-administrateur de la plateforme revendications PACA et plateforme nationale Le Vrai Débat
– Simon Quatrevaux, responsable conseil et développement iD CITY , civic-tech
– Sylvain Raifaud, adjoint à la maire du Xème arrondissement de Paris
– Gabriel Ray, Gilet jaune, co-administrateur plateforme des revendications Toulouse, co-administrateur www.le-vrai-debat.fr
– Alain Renk, Co-fondateur 7 Milliards d’Urbanistes
– Jean-Rémy Ricordel, citoyen engagé.
– Juliette Rohde, co-fondatrice de Saisir
– Julien Roirant, président d’AgoraLab
– Steven Rostren, Gilet Jaune, co-administrateur plateforme des revendications Bretagne, co-administrateur www.le-vrai-debat.fr
– Maxime de Rostolan, Fondateur de Fermes d’Avenir et Blue Bees
– Marion Roth, Directrice Décider Ensemble
– Gabriel Rouqueirol, Gilet Jaune d’Apt
– Quentin Sauzay, Co-fondateur du lobby citoyen ECHO
– Maxime Senzamici, Co-fondateur de l’outil de lobbying citoyen United4Earth
– Grégory Signoret, Gilet jaune du Vaucluse co-administrateur de la plateforme revendications PACA et plateforme nationale www.le-vrai-debat.fr
– Thomas Simon, Démocratie Ouverte et Co-fondateur de Les voies de la démocratie
– Yves Sintomer, professeur de sciences politiques à l’université de Paris
– Martin Serralta, Prospective des organisations Institut des Futurs souhaitables
– Blandine Sillard, administratrice d’Astérya et doctorante en science politique à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne
– Elfaniel Sonnard, Citoyenne Gilet jaune et Modératrice groupe Facebook
– Romain Slitine, Co-fondateur de Système D, l’incubateur de Démocratie Ouverte et auteur de Le Coup d’Etat citoyen (La Découverte)
– Maxime Souque, Gilet Jaune, Référent Avignon Sud, co-administrateur plateforme des revendications PACA, co-administrateur www.le-vrai-debat.fr
– Joe Spiegel, Maire de Kingersheim
– Julien Talpin, chargé de recherche au CNRS, Ceraps
– Vincent Tardieu, coordinateur du pôle Inspirer, Colibris
– Frédéric Tinel, Gilet Jaune d’Apt
– Marie Toussaint, Présidente de Notre Affaire à Tous, une des 4 ONG portant le recours en justice « L’Affaire du Siècle »
– Jacques Trentesaux, journaliste et co-fondateur de Mediacités
– Laurence Tubiana, professeur à Sciences Po
– Valérie Urman, journaliste, membre de Démocratie Ouverte
– Marie Valéro, Gilet Jaune référente au Thor. Membre du cercle de gouvernance de la plateforme des revendications PACA et de www.le-vrai-debat.fr
– Aurélien Vernet, co-fondateur de CLIC (Citoyennes.ens lobbyistes d’intéret commun) : lobby-citoyen.fr
– Jean-Luc Verreaux, Délégué Général Institut des Futurs souhaitables
– Laetitia Veriter, Directrice des programme de Citizens for Europe
– Clément Viktorovitch, docteur en science politique, fondateur de l’Université populaire Politeia
– Stéphane Vincent, Délégué général et cofondateur de La 27e Région et administrateur des Halles Civiques
– Patrick Viveret, Co-fondateur des dialogues en humanité

Charte du Grand débat national, 2019.

DOCUMENT

LE GRAND DÉBAT NATIONAL


À l’initiative du Président de la République, le Gouvernement engage un grand débat national sur quatre thèmes qui couvrent des grands enjeux de la nation : la fiscalité et les dépenses publiques, l’organisation de l’Etat des services publics, la transition écologique, la démocratie et la citoyenneté.
Depuis quelques semaines, les maires ont ouvert leurs mairies pour que les citoyens puissent commencer à exprimer leurs attentes. Notre pays va désormais entrer dans une phase plus ample et lancer sur l’ensemble du territoire, des débats locaux, afin qu’un grand dialogue national s’engage entre tous et que chaque citoyen puisse y contribuer.
Des débats partout en France
Chacun peut organiser un débat que ce soit à l’échelle du quartier, du village ou de la région. Afin de recueillir au mieux la parole citoyenne sur le terrain, la mission du grand débat national propose des kits d’organisation et des présentations des thématiques pour la tenue des débats et des stands. En parallèle, tous les citoyens pourront contribuer en ligne, sur une plateforme numérique dédiée qui permettra de déposer des contributions. Enfin, des conférences de citoyens tirés au sort seront mises en place dans chaque région pour échanger sur les analyses et propositions issues des différents débats.
Pour quoi faire ?
Il s’agit d’envisager des solutions pour l’avenir du pays sur des problématiques majeures. Le Gouvernement propose quatre thèmes de débats :
Les étapes
Toutes les contributions seront remontées pour permettre une analyse approfondie à la fois quantitative et qualitative et ainsi nourrir une restitution placée sous le contrôle et la responsabilité de garants.
Elles permettront de forger un nouveau pacte économique, social et environnemental et de structurer l’action du Gouvernement et du Parlement dans les prochains mois.
Comment participer ?
Dès le 15 janvier, la plateforme numérique du grand débat national permettra à tous les citoyens, élus, organisations à but lucratif ou non lucratif souhaitant organiser des réunions locales de s’enregistrer et de recevoir le kit d’accompagnement des réunions et toutes les informations nécessaires pour la bonne tenue des débats.
I. La transition écologique
  • Comment finance-t-on la transition écologique : par l’impôt, par les taxes et qui doit être concerné en priorité ?
  • Comment rend-on les solutions concrètes accessibles à tous, par exemple pour remplacer sa vieille chaudière ou sa vieille voiture ? Quelles sont les solutions les plus simples et les plus supportables sur un plan financier ?
  • Quelles sont les solutions pour se déplacer, se loger, se chauffer, se nourrir, qui doivent être conçues plutôt au niveau local que national ? Quelles propositions concrètes faire pour accélérer notre transition environnementale ?
  • Comment garantir scientifiquement les choix que nous devons faire à cet égard ? Comment faire partager ces choix à l’échelon européen et international pour que nos producteurs ne soient pas pénalisés par rapport à leurs concurrents étrangers ?
II. La fiscalité et les dépenses publiques
  • Comment pourrait-on rendre notre fiscalité plus juste et plus efficace ? Quels impôts faut-il à vos yeux baisser en priorité ?
  • Quelles sont les économies qui semblent prioritaires à faire ?
  • Faut-il supprimer certains services publics qui seraient dépassés ou trop chers par rapport à leur utilité ? A l’inverse, faut-il entrevoir des besoins nouveaux de services publics et comment les financer ?
III. La démocratie et la citoyenneté
  • Faut-il reconnaître le vote blanc ? Faut-il rendre le vote obligatoire ?
  • Faut-il, et dans quelles proportions, limiter le nombre de parlementaires ou autres catégories d’élus ?
  • Quel rôle nos assemblées, dont le Sénat et le Conseil économique, Social et Environnemental doivent-ils jouer pour représenter nos territoires et la société civile ? Faut-il les transformer et comment ?
  • En outre, une grande démocratie comme la France doit être en mesure d’écouter plus souvent la voix de ses citoyens. Quelles évolutions envisager pour rendre la participation citoyenne plus active, la démocratie plus participative ?
  • Faut-il associer davantage et directement des citoyens non élus, par exemple tirés au sort, à la décision publique ?
  • Faut-il accroître le recours aux référendums et qui doit en avoir l’initiative ?
  • Comment améliorer l’intégration dans notre Nation ? En matière d’immigration, une fois nos obligations d’asile remplies, faut-il fixer des objectifs annuels définis par le Parlement ? Que proposer afin de répondre à ce défi qui va durer ?
  • Comment renforcer les principes de la laïcité française, dans le rapport entre l’Etat et les religions de notre pays ? Comment garantir le respect par tous de la compréhension réciproque et des valeurs intangibles de la République ?
IV. L’organisation de l’Etat et des services publics
Dans un monde qui change, dans une France où les mouvements de populations n’ont jamais été aussi massifs depuis 20 ou 30 ans, il est nécessaire de rendre les administrations et les services publics plus accessibles, plus efficaces et plus transparents.
  • Y a-t-il trop d’échelons administratifs ou de niveaux de collectivités locales ?
  • Faut-il renforcer la décentralisation et donner plus de pouvoir de décision et d’action au plus près des citoyens ? A quels niveaux et pour quels services ?
  • Comment l’Etat devrait-il être organisé et comment peut-il améliorer son action ? Faut-il revoir le fonctionnement de l’administration et comment ?
  • Comment l’Etat et les collectivités locales peuvent-ils s’améliorer pour mieux répondre aux défis de nos territoires les plus en difficulté ?
C’est en s’interrogeant collectivement que l’on pourra y répondre.
Pour toutes vos questions sur le Grand Débat  (N° Vert)
Pour la France métropolitaine : 08 00 97 11 11
Pour l’Outre-Mer : 01 82 71 03 39
RÉFÉRENCES DU DOCUMENT
https://www.gouvernement.fr/le-grand-debat-national

RÉFÉRENCES DE L’ARTICLE

1. DÉMOCRATIE OUVERTE, « Lettre ouverte au Président de la République. Réussir le Grand Débat National : pour un nouveau souffle démocratique », 23 janvier 2019. https://democratieouverte.org/blog/lettre-ouverte-au-president-de-la-republique-reussir-le-grand-debat-national-pour-un-nouveau-souffle-democratique

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • « Chères Françaises, Cher Françaises, Mes Chers compatriotes », Lettre du président de la République Emmanuel MACRON, 15 janvier 2018.
  • Deux signataires de la Lettre ouverte au président de la République sur le Grand Débat National (2019) : Loïc BLONDIAUX, professeur à l’université de Paris I Panthéon Sorbonne et Pierre-Yves GUIHÉNEUF, délégué général de l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne (ICPC). Photographie prise lors de la séance de préparation de la charte de la Participation, le 29 janvier 2016, au ministère de l’Environnement. © Photographie Bernard Mérigot / CAD.
  • Charte du Grand débat national, 2019.

ARTICLES EN LIGNE SUR http://savigny-avenir.info

Démocratie participative

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°337, lundi 28 janvier 2019

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Référence du présent article : http://www.savigny-avenir.fr/2019/01/28/le-grand-debat-national-2019-a-quelles-conditions-peut-il-constituer-un-nouveau-souffle-democratique-lettre-ouverte-au-president-de-la-republique-icpc/

 

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Comment préserver les principes démocratiques du débat public ? (CNDP, ICPC)

La Commission nationale du débat public (CNDP) et sa présidente Chantal JOUANO ont été mis en cause à l’occasion de la préparation du « Grand débat national » décidé par Emmanuel MACRON en janvier 2019. Face à ces attaques, l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne (ICPC), ses administrateurs, ses membres et ses partenaires ont affirmé leur attachement à l’indépendance et aux principes du débat public dans un texte daté du 16 janvier 2019. Bernard MÉRIGOT, président de Mieux Aborder L’Avenir, membre de l’ICPC, est l’un de ses signataires. (1)

Intervention de Loïc BLONDIAUX lors du colloque international « Le citoyen et la décision publique » organisé par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP), 16 juin 2014, La Villette, Paris. © Photographie Bernard Mérigot /CAD.

LE DÉBAT PUBLIC,
OBJET DÉMOCRATIQUE NON IDENTIFIÉ

En matière de débat public, quel est à ce jour le bilan de ce que les institutions de la République ont effectivement mis en place ? Le colloque international  « Le citoyen et la décision publique », qui avait été organisé le 16 juin 2014 par la Commission nationale du débat public à La Villette à Paris, avait procédé à un inventaire et avait tracé les perspectives d’avenir. Le colloque passé, les pouvoirs publics s’empressèrent d’oublier les analyses et les propositions qui avaient été faites. (2)

Nous reviendrons dans un prochain article sur cet objet démocratique non identifié (ODNI) qu’est le « débat public » : depuis les attentes citoyennes, en passant par les promesses politiques, jusqu’aux instrumentalisations dont il est l’objet aujourd’hui.

Dans les années 2000, c’est-à-dire au tournant du siècle, de nouvelles demandes sociales et politiques se sont exprimées. Il n’y a pas été répondu, sinon par la procrastination parsemée de quelques mesures d’apparence.

En ce qui concerne les appels pour une nouvelle constitution, et une VIe République, ils n’ont pas été entendus.  « Nuit debout » (mars – mai 2016) a été un premier signe. Les « Gilets jaunes » (depuis novembre 2018) en sont un nouveau signe.

Aujourd’hui, l’urgence demeure, plus que jamais, avec cette question : comment préserver au sein d’une démocratie (qui est toujours théorique) les principes (qui doivent être nécessairement pratiques) du débat public, du débat citoyen, du débat local ?

« L’Espace du Débat. Tout foutre en l’air ? » est le titre d’une exposition qui s’est tenue du 6 avril au 7 mai 2017 au Pavillon de l’Arsenal à Paris. © Photographie Bernard Mérigot / CAD.

DÉBATTRE OU TOUT FOUTRE EN L’AIR ?

Les artistes et les chercheurs (peintres, architectes, universitaires…) expriment souvent de façon prémonitoire ce qui est latent dans la société. Au moment de la campagne de l’élection présidentielle de 2017, à l’issue de laquelle Emmanuel MACRON sera élu au second tour, une exposition se tient au Pavillon de l’Arsenal à Paris. Elle s’intitule « L’Espace du Débat. Tout foutre en l’air ? ».

Elle se présentait de la façon suivante :

 « À l’occasion des élections, BAOBAB Dealer d’Espaces a investi le Pavillon de l’Arsenal à Paris pour une exposition qui interroge les formes et les rôles du débat d’idées, à l’heure d’Internet et des soulèvements citoyens.

En s’inspirant de configurations spatiales typiques, l’exposition illustre les nouvelles manières d’échanger : positionnement des corps, temps et signes de la prise de parole, symbole des lieux investis. Chacun s’approche, s’agrippe et s’engueule dans un conflit devenu nécessaire puisqu’il  « est déjà la résolution des tensions entre les contraires », entre les hommes et dans la ville.

Partant de la question « Faut-il tout foutre en l’air ? » une vingtaine de contributions artistiques inédites pèsent les mots, investissent de nouveaux lieux d’expression, colportent des textes ordinaires, exposent les réseaux de dialogues souterrains…

À travers l’exposition, émerge l’hypothèse qu’en s’inspirant de la diversité des lieux de débat existants, il sera possible de revivifier les institutions démocratiques, quitte à les secouer ! Avec le cycle de débat s’ouvre la question de savoir pourquoi, où et comment construire des espaces communs d’échanges contradictoires ». (3)

La résonance entre la lecture de ce texte écrit en 2017 avant E.M, et lu en 1919, après E.M. (4) est singulière : « soulèvements citoyens », « conflits devenus nécessaires », « tensions entre les contraires », « réseaux de dialogues souterrains », « revivifier les institutions démocratiques », « cycle de débat ».

Nous retiendrons la fin du texte qui évoque « la question de savoir pourquoi, où et comment construire des espaces communs d’échanges contradictoires ». Nous lui adjoindrons une autre question : la construction d’espaces communs d’échanges contradictoires peuvent-ils résoudre les tensions, les conflits et les soulèvements qui sont nés d’un déficit démocratique ?

RÉFÉRENCES

1. INSTITUT DE LA CONCERTATION ET DE LA PARTICIPATION CITOYENNE (ICPC), « Grand débat 2019 : les principes de la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) sont une ressource toujours valable et une chance », 16 janvier 2019,
« Les principes de la CNDP restent une ressource valable et une chance », L’Obs, 17 janvier 2019.

2. « Le citoyen et la décision publique », colloque international organisé par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP), 16 juin 2014, La Villette, Paris.

3. Centre d’information, de Documentation et d’Exposition d’Urbanisme et d’Architecture de Paris et de la Métropole parisienne, Pavillon de l’Arsenal, 21 boulevard Morland, 75004 PARIS. http://www.pavillon-arsenal.com/Fr/Expositions/10708-Lespace-Du-Debat.Html

4. Avant E.M. : Avant Emmanuel MACRON (année 2017).
Après E.M. : Après Emmanuel MACRON (année 2017).

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • Intervention de Loïc BLONDIAUX lors du colloque international « Le citoyen et la décision publique » organisé par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP), 16 juin 2014, La Villette, Paris. © Photographie Bernard Mérigot.
  • « L’Espace du Débat. Tout foutre en l’air ? » est le titre d’une exposition qui s’est tenue du 6 avril au 7 mai 2017 au Pavillon de l’Arsenal à Paris. © Photographie Bernard Mérigot / CAD.
    Centre d’information, de Documentation et d’Exposition d’Urbanisme et d’Architecture de Paris et de la Métropole parisienne, Pavillon de l’Arsenal, 21 boulevard Morland, 75004 PARIS. http://www.pavillon-arsenal.com/Fr/Expositions/10708-Lespace-Du-Debat.Html


DOCUMENT

LE « GRAND DEBAT » 2019
Les principes de la CNDP
sont une ressource toujours valable et une chance

L’organisation du grand débat national ne sera pas assurée par la Commission Nationale du Débat Public. (CNDP).
Sollicitée par le Premier Ministre, cette autorité administrative indépendante, créée en 1995 et renforcée en 2002 et 2016, est la référence en matière d’organisation de débats sur l’ensemble des grands projets d’aménagement dans notre pays.
  • Elle est chargée de faire appliquer un droit constitutionnel, celui pour tout citoyen de participer à l’élaboration des décisions publiques (art. 7 de la Charte constitutionnelle de l’environnement).
  • Elle est un cas presque unique au monde : celui où une démocratie mature est capable de se doter de tiers neutres pour susciter la participation de tous aux choix publics et prévenir les conflits.
  • Elle est pour cela une source d’inspiration dans de nombreux pays.
La CNDP a fait la preuve de son utilité en organisant de nombreux débats, principalement autour de projets d’aménagement, plus récemment autour de politiques publiques nationales. Elle organise les débats sur la base de trois principes qui en garantissent la qualité démocratique : la transparence des échanges et de l’information, l’obligation d’argumenter toutes les positions et enfin l’égalité de traitement entre tous les acteurs quels qu’ils soient : citoyen, représentant syndical ou associatif, élu, chef d’entreprise, etc.
Elle tire de ces débats des comptes rendus et des bilans qui sont salués pour leur qualité au regard de ces principes. C’est sur la base de ces comptes rendus, de ce matériau qui contient la variété et la richesse des différents points de vue et propositions, que les décisions publiques doivent ensuite être motivées.
Cette expérience, autant que les textes de loi, ont fait de la CNDP une référence dans le débat sur la démocratie participative au cours des dernières années. La CNDP a, en particulier, défendu auprès de nombreux acteurs de la société française, qu’ils soient publics ou privés, le fait que la participation des citoyens à la décision publique contribue à l’intérêt général.
Les praticiens de la participation, au sein des collectivités, des associations ou des entreprises maîtres d’ouvrage, se réfèrent à la CNDP pour porter les exigences démocratiques à toutes les échelles de notre vie publique.
Mais le combat n’est pas encore gagné. Le chemin n’est pas facile car il suppose une évolution de nos pratiques, nos habitudes et références. Certains continuent de penser que la mise en discussion des choix publics doit rester l’affaire des seuls experts ou des décideurs publics ou privés. Or, l’actualité nous montre tous les jours que les citoyens demandent à être entendus et sont en capacité d’apporter une contribution utile aux discussions sur les choix publics. Il faut pour cela que les débats soient préparés, structurés, organisés, valorisés. Il faut qu’ils soient conduits par des animateurs neutres qui n’interviennent pas sur le fond mais qui s’en font l’écho en toute indépendance. Il faut encourager l’expertise pluraliste et l’étude sérieuse des solutions alternatives portées par la société civile. Il faut mettre en place une véritable ingénierie du débat et la CNDP y apporte une contribution significative.
Il faut surtout que ces débats soient effectivement pris en compte par les décideurs : tous les citoyens savent que c’est aujourd’hui leur principale carence. Ce n’est pas le fait de la CNDP mais d’un manque dans la manière de concevoir la décision. Il faut rendre évidente la manière dont il va être tenu compte de cette participation afin d’éviter que l’on puisse dire que la contribution des participants ne sert à rien. Le mode d’emploi n’est pas simple mais il existe des clés. Il ne suffit pas de décider ; il faut décider au regard de la concertation. C’est précisément le défi auquel la présidente de la CNDP, Chantal Jouanno, s’est attelée depuis sa prise de fonction.
En affichant clairement les conditions au prix desquelles le grand débat pouvait être producteur d’une démarche démocratique et permettre la participation de tous, Chantal Jouanno a porté haut la mission de l’institution qu’elle préside. La question du salaire des hauts fonctionnaires ou autres dirigeants, légitime et qui doit être ouverte, ne doit pas occulter d’autres enjeux. On voit bien qu’elle pourrait atteindre l’institution et les valeurs démocratiques qu’elle porte. Pour nous, les remises en causes dont fait l’objet la CNDP à propos du débat national ne sont pas recevables. Tout comme nous avons besoin d’institutions indépendantes du pouvoir dans d’autres domaines, celui de la justice par exemple, il est nécessaire qu’en matière de débat public, la CNDP soit à l’abri de toute pression.
Nous avons besoin d’institutions du débat, compétentes, indépendantes, soucieuses de porter la parole des citoyens, capables de s’affirmer face aux décideurs publics. Nous espérons que ce message sera entendu par les autorités qui prennent à présent la démarche en main, afin qu’elles mettent en place des garanties, indispensables à une confiance minimale des Français-e-s envers ce débat, qui reste une opportunité unique de débattre d’un projet de société et d’un nouveau pacte social. Les principes promus par la CNDP, même en son absence, restent une chance pour ce débat.
Au-delà, nous espérons que la CNDP et l’amélioration de la participation démocratique qu’elle incarne, sera plus largement écoutée par les décideurs publics et privés et sollicitée par les citoyens eux-mêmes.
Etienne BALLAN, Sylvie BARNEZET,  Christophe BEUROIS, Loïc BLONDIAUX, Hélène CAUCHOIX, Judith FERRANDO , Aline GUERIN, Pierre-Yves GUIHENEUF, Pascal JARRY, Clément MABI, Damien MOUCHAGUE, Emeline PERRIN, David PROTHAIS et Gilles-Laurent RAYSSAC, administrateurs et animateurs de l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne.
Liste des premiers signataires (au 23 janvier 2019)
Marion ROTH, directrice de Décider Ensemble
Jean-Michel FOURNIAU, Président du Groupement d’intérêt scientifique Démocratie et Participation
Armel LE COZ, Co-fondateur de Démocratie Ouverte
Mathilde IMER, co-Présidente de Démocratie Ouverte
Julie MAUREL
Serge ZETLAOUI, universitaire
Maxime SOURDIN
Charlotte ZUCKMEYER, consultante chez Scopic
Bernard MERIGOT, Territoires et Démocratie Numérique Locale (TDNL).
 RÉFÉRENCES DU SITE ET DU PRÉSENT ARTICLE
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Posted in Commission Nationale du Débat Public (CNDP), Débat public, Gilets jaunes, Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne (ICPC) | Commentaires fermés

Anthropologie et linguistique. La singulière correspondance entre Claude Lévi-Strauss et Roman Jacobson (1942-1982)

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°335, lundi 14 janvier 2019

Pendant quarante années, de 1942 à 1982, l’anthropologue Claude LÉVI-STRAUSS (1908-2009) et le linguiste Roman JACOBSON (1896-1982) ont échangé des lettres. Cette « correspondance »  vient d’être publiée pour la première fois en 2018. (1) Il existait une prédisposition pour que ce corpus, fait de deux ensembles de lettres adressées « de l’un à l’autre, et de l’autre à l’un », soit reconstitué et publié. Car rien ne garantissait à priori leur conservation. Leur contenu n’est pas anecdotique : il concerne l’histoire des idées et l’histoire des sciences humaines et sociales.

Olivier DOUVILLE dans la présentation qu’il a faite lors de la séance du 8 janvier 2019 du Séminaire Anthropologie, psychanalyse et politique (2), a indiqué les trois raisons pour lesquelles cette  publication était précieuse :

  • « elle rend tout d’abord compte de la genèse de l’imposition des modèles linguistiques sur le structuralisme de Claude Lévi-Strauss,
  • elle met en scène l’ambition d’unifier les sciences sociales et les sciences du vivant dans une même approche « holistique » , c’est-à-dire globale (3)
  • elle offre un regard le fonctionnements des institutions auxquelles ont appartenu Claude LÉVI-STRAUSS et Roman JAKOBSON, tant en France qu’aux États-Unis. » (4)

Monique SELIM et Olivier DOUVILLE. « La correspondance entre Claude LÉVI-STRAUSS et Roman JACOBSON : des paradigmes actuels ? » Séance du 8 janvier 2019 du Séminaire Anthropologie, psychanalyse et politique. Regards sur les terrains, Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), Maison Suger, 16 rue Suger, Paris 6e. © Photographie Bernard Mérigot/CAD.

SINGULIÈRES CORRESPONDANCES

Une « correspondance » est un rapport entre des choses ou des personnes. Quel type de rapport ? Quelles choses ? Quelles personnes ? Rapport au temps d’abord, puisque l’échange de lettres entre Claude LÉVI-STRAUSS et Roman JACOBSON dure quarante années, de 1942 à 1982. C’est-à-dire pendant une période considérable par rapport à la vie humaine : elle représente un peu plus d’une génération, ou encore presque un demi-siècle. Il est évident que Claude LÉVI-STRAUSS n’est pas tout à fait le même en 1982 (il a 74 ans) qu’en 1942 (il a 34 an). Pas plus que le Roman JACOBSON n’est le même en 1982 (il a 86 ans) qu’en 1942 (il a 46 ans)

Il faut reconstituer le contexte historique des idées durant cette période qui s’étend depuis le milieu de la Seconde guerre mondiale jusqu’au monde moderne de la fin du XXe siècle, ainsi que leurs deux pays de référence, la France et les États-Unis,  qui passent de Philippe PÉTAIN à François MITTERRAND, et de ROOSEVELT à Jimmy CARTER.

STRUCTURES ET STRUCTURALISME
La Grande affaire

La grande affaire qui les occupe tous les deux, et qui est présente dans leurs échanges, concerne le structuralisme, c’est-à-dire un projet, une invention, une élaboration, une théorie. Le structuralisme les travaille l’un et l’autre.

Le mot de structuralisme désigne un ensemble de plusieurs courants de pensée apparus en sciences humaines et sociales au milieu du XXe siècle. Il s’est organisé à partir des années 1950-1979 autour d’un petit nombre de « personnalités-phares » comme Roman JACOBSON, Claude LÉVI-STRAUSS, Roland BARTHES, Jacques LACAN, Michel FOUCAULT, Louis ALTHUSSER, avant d’envahir les champs linguistiques, anthropologiques, littéraires, psychanalytiques, philosophiques, et médiatiques.

On qualifie le caractère des courants structuralistes, d’holistique, c’est-à-dire de global. Ils ont en commun la notion de structure qui constitue un modèle théorique inconscient, non explicite et non perceptible. Ce modèle établit la forme et l’organisation des objets étudiés en constituant un système, en mettant l’accent davantage sur les relations qui unissent les unités élémentaires, que sur ces unités elles-mêmes.

LES INVARIANTS

Le débat sur les invariants (Pour ou contre les invariants ?) peut sembler à la fois abstrait et dérisoire. Emmanuelle LOYER et Patrice MANIGLIER notent que l’un et l’autre furent « des médiateurs entre l’abstraction de la science  et l’expérience sensible ». Pour preuve, le fait que Claude LÉVI-STRAUSS, faisant l’éloge de Roman JACOBSON en 1982, fixe un objectif :  concilier le sens de la variation et la recherche des invariants, ne pas opposer la passion pour le singulier, le différent, l’unique et le souci des formes universelles.
Faire des structures invariantes des matrices de variation ?  La réponse risque de choquer par sa banalité : nous n’avons rien de commun sinon ce qui nous fait différer les uns des autres ! « Il ne s’agit pas seulement d’appliquer ce principe à l’humanité, mais aussi au concert de la diversité biologique et cosmique », écrit Claude LÉVY-STRAUSS  dans l’éloge qu’il adresse à Roman JACOBSON. On le voit, leur projet est d’ampleur, le désir de théorie est vaste.

Olivier DOUVILLE, « La correspondance entre Claude Lévi-Strauss et Roman Jakobson : Des paradigmes actuels ? », Séminaire de l’Association française des anthropologues (AFA) « Anthropologie, psychanalyse et politique. Regards sur les terrains », Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), Maison Suger, 16 rue Suger, Paris 6e, Séance du 8 janvier 2018. © Photographie Bernard Mérigot/CAD.

L’HISTOIRE DE DEUX COPAINS ?

L’histoire de LÉVI-STRAUSS et de JACOBSON serait tout simplement l’histoire de deux copains. Le premier est né à Bruxelles en 1908. Le second est né à Moscou en 1896. En 1941, ils se rencontrent tous les deux à New York. LÉVI-STRAUSS a 33 ans. JACOBSON a 45 ans. En 1948, LÉVI-STRAUSS quitte New York pour Paris. Et ils vont s’écrire pendant quarante ans, jusqu’en 1982, date de la mort de JACOBSON.

Claude LÉVI-STRAUSS commence par enseigner la philosophie en 1930, puis se spécialise en ethnologie au Brésil. Roman JACOBSON, après des études de linguistique, enseigne à Prague (Tchécoslovaquie), puis au Danemark, en Norvège et en Suède. Roman JACOBSON est professeur à l’université d’Harvard aux États-Unis en 1949. Claude LÉVY-STRAUSS est professeur au Collège de France en 1959 et membre de l’Académie française en 1973. Leurs livres sont des best-sellers dont l’audience touchent les deux côtés de l’Atlantique et au-delà : elle devient mondiale.

HISTOIRE D’INSTITUTIONS

L’un et l’autre sont comblés d’honneurs jusqu’à leur mort, Roman JACOBSON en 1982, et Claude LÉVI-STRAUSS en 2009. L’histoire des deux hommes est aussi une histoire institutionnelle. Les positions qu’ils occupent n’est pas déconnectée des pouvoirs politiques nationaux ou des  instances  internationales (notamment l’UNESCO pour Claude LÉVI-STRAUSS). Chacun est entouré d’une cour d’élèves, de disciples, de proches. Chacune évolue dans le temps au gré des influences concernant les nominations à tel ou tel poste.

LÉVI-STRAUSS, AUTEUR DE SUJETS DE BAC

« Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie », cette phrase extraite de Race et Histoire (1952), est l’un des nombreux textes de Claude LÉVI-STRAUSS à être devenu un sujet de baccalauréat et d’examen scolaire et universitaire. Une telle phrase, permet d’innombrables variations (du genre « Le structuralisme, c’est d’abord l’homme qui croit à la structure »).

Claude LÉVI-STRAUSS est un auteur « du programme » scolaire et universitaire. Sa vie et son oeuvre sont devenues des activités de révision pour le  baccalauréat :

LÉVI-STRAUSS (Claude). Anthropologue né en 1908 à Bruxelles. Son approche des sociétés humaines est structuraliste, en ce qu’il s’attache à déchiffrer des structures invariantes du comportement social. Il tient l’interdit de l’inceste comme l’acte culturel décisif qui fonde la vie sociale, dans la mesure où il témoigne de la règle de l’échange à l’œuvre dans toute société. »
Réviser son bac avec Le Monde,
2013. https://www.lemonde.fr/revision-du-bac/annales-bac/philosophie-terminale/levi-strauss-claude_ix151.html

UN RÊVE PARTAGÉ

Comment qualifier Claude LÉVI-STRAUSS et Roman JACOBSON ? Des professeurs ? Des savants ? On serait tenté d’user d’un mot décalé – qui n’existait pas à leur époque – apparu sur les réseaux sociaux dans les années 2010 : celui d’ « influençeurs ». Ils ont été l’un et l’autre deux influençeurs de l’université et du monde des idées. Ils sont à l’origine de multiples rêves.

Rêves personnels. L’anthropologue et le linguiste ont tous les deux partagé un projet : celui d’élaborer une théorie générale unifiant les sciences humaines et les sciences sociales. Cette aventure a porté un nom : le structuralisme. Ils ont rêvé à deux.
Rêves d’études, rêves de recherches, rêves d’enseignement, rêves d’écritures, rêves de publications.
Rêves générationnels. Ils ont fait rêver les sciences humaines et les sciences sociales dans leur ensemble, ils fait rêver les générations nés 1930/1960, celles qui avaient entre 20 et 50 ans dans les années 1950/1980.
Rêves de carrière. Et aussi rêves de « leadership », de position dominante sur les esprits des deux côtes de l’Atlantique.

Ils ont illustré un moment d’échange entre la France et les États Unis, une French Connexion pour reprendre l’expression utilisée par Sylvère LOTRINGER pour qualifier la diffusion des travaux de travaux de Gilles DELEUZE, de Félix GUATARI, de Michel FOUCAULT dans les années 1975. (4)

La « Résidence Claude Lévi-Strauss à Saint-Denis » (Seine-Saint-Denis). Il existe une anthropologie de la notoriété. Quand et qui attribue un nom de personne à une rue, à une école, à une résidence ? 2 décembre 2016. © Photographie Bernard Mérigot/CAD.

RÉFÉRENCES

1. LÉVI-STRAUSS Claude et JACOBSON Roman, Correspondance (1942-1982), Seuil, 2018, 448 p. Traduction de Patrice Maniglier.

2. Le holisme (du grec holos signifiant « la totalité, l’entier ») est un néologisme forgé par l’avocat, militaire, homme d’état et philosophe Sud-africain Jan Christiaan SMUTS (1870-1950) dans son ouvrage Holism and Évolution (1926).

Le holisme :

  • explique qu’un phénomène est un ensemble indivisible et que la somme de ses parties ne suffit pas à le définir,
  • prend en compte « la tendance dans la nature à constituer, au travers d’une évolution créatrice, des ensembles qui sont supérieurs à la somme de leurs parties ».
  • est opposée au réductionnisme qui tend à expliquer un phénomène en le divisant en parties.

3. DOUVILLE Olivier, « La correspondance entre Claude Lévi-Strauss et Roman Jakobson : Des paradigmes actuels ? », Séminaire de l’Association française des anthropologues (AFA) « Anthropologie, psychanalyse et politique. Regards sur les terrains », Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), Maison Suger, 16 rue Suger, Paris 6e, Séance du 8 janvier 2018.

4. Deux articles sur la diffusion de la Schizo-culture française aux États-Unis en 1975 :

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • Monique SELIM et Olivier DOUVILLE. « La correspondance entre Claude LÉVI-STRAUSS et Roman JACOBSON : des paradigmes actuels ? » Séance du 8 janvier 2019 du Séminaire Anthropologie, psychanalyse et politique. Regards sur les terrains, Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), Maison Suger, 16 rue Suger, Paris 6e. © Photographie Bernard Mérigot/CAD.
  • Olivier DOUVILLE, « La correspondance entre Claude Lévi-Strauss et Roman Jakobson : Des paradigmes actuels ? », Séminaire de l’Association française des anthropologues (AFA) « Anthropologie, psychanalyse et politique. Regards sur les terrains », Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), Maison Suger, 16 rue Suger, Paris 6e, Séance du 8 janvier 2018. © Photographie Bernard Mérigot/CAD.
  • La « Résidence Claude Lévi-Strauss à Saint-Denis » (Seine-Saint-Denis), 2 décembre 2016. Il existe une anthropologie de la notoriété. Quand et qui attribue un nom de personne à une rue, à une école, à une résidence ? © Photographie Bernard Mérigot/CAD.

Articles d’Olivier DOUVILLE sur Claude LÉVI-STRAUSS (en ligne)

Olivier DOUVILLE est l’auteur de nombreuses publications. Parmi celles qui portent sur Claude LÉVI-STRAUSS, certaines sont en ligne. Nous citerons :

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°335, lundi 14 janvier 2019

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Référence du présent article : http://www.savigny-avenir.fr/2019/01/14/anthropologie-et-linguistique-la-singuliere-correspondance-entre-claude-levi-strauss-et-roman-jacobson-1942-1982/

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Les Gilets jaunes posent la question de l’urgence démocratique

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°334, lundi 7 janvier 2019

GILETS JAUNES : L’URGENCE DÉMOCRATIQUE

Le mouvement des Gilets jaunes est remarquable, à bien des titres, spécialement parce que les aspirations à plus de justice sociale y apparaissent fortement associées à l’attente d’une transformation profonde de la démocratie, dans toutes ses dimensions. Le système institutionnel bien sûr, mais aussi la représentation de toutes les catégories sociales, ou encore les formes multiples de la participation démocratique et la prise en charge d’intérêts structurellement marginalisés sont questionnés.

Nous, chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales, assemblés au sein du Groupement d’intérêt scientifique « Démocratie et participation », sommes interpellés par ce que nous interprétons comme un appel à une république plus « participative » et par des pratiques qui s’attachent d’ores et déjà à la mettre en œuvre au quotidien, entre citoyennes et citoyens.

Sans être formulé dans ces termes – la démocratie participative n’étant pas explicitement revendiquée – cet appel prend cependant forme au croisement de propositions plus ou moins creusées qui s’y rattachent fortement : assemblée citoyenne, référendum d’initiative populaire, débats décentralisés.

  • Ces revendications démocratiques, leur émergence comme leur structuration via l’usage des réseaux sociaux ou l’organisation d’assemblées populaires, témoignant d’une profonde défiance à l’égard de la représentation et d’une aspiration à l’horizontalité, ne sont pas en elles-mêmes nouvelles.
  • Ce qui est plus original, c’est qu’elles ne sont pas portées par le petit cercle de leurs promoteurs habituels. Autrement dit, alors que nous observons et contribuons depuis des années à des expériences participatives souvent pensées et pratiquées du haut vers le bas, une forme de demande sociale s’exprime sous nos yeux.
  • Il serait tentant d’annoncer aux Gilets jaunes que les dispositifs participatifs ne manquent pas et que nous sommes prêts à leur en livrer le mode d’emploi. Ce serait pourtant contraire à notre posture de chercheurs et de chercheuses en participation, et présomptueux, de considérer que les réponses institutionnelles et procédurales aux attentes démocratiques des Gilets jaunes existent, que nous n’avons pas besoin de leurs propositions et qu’il suffirait d’élargir ou de généraliser ce qui se fait déjà.
  • De surcroît, l’aspiration à une vie démocratique ne saurait être enfermée dans quelques solutions procédurales vite digérées. D’autant moins que de multiples expériences participatives, aussi étudiées et renseignées soient-elles, montrent d’importantes limites tant dans leur capacité à élargir le spectre de « ceux qui participent » que dans leur influence réelle sur les décisions. Par contre, l’observation et l’étude de ces dispositifs, que les chercheurs et chercheuses réunis au sein du Gis mènent depuis plusieurs années, peuvent fournir de précieux éléments sur les opportunités mais aussi sur les risques de ce qui va se construire dans les semaines et les mois qui viennent.
  • Prise au sérieux, la participation conduit d’abord à ouvrir de vraies possibilités de débats pluralistes, d’interpellation et de proposition pour les citoyennes et citoyens, et à garantir leur indépendance en dehors des échéances électorales. Cela peut concerner l’ensemble des politiques publiques (notamment économiques, fiscales et monétaires), et ce à tous les niveaux.
  • Elle conduit ensuite à reprendre à nouveaux frais la question de l’articulation de cette démocratie participative avec la démocratie représentative, dont les limites sont bien établies à tous les échelons territoriaux, de la commune à l’Europe. De plus, la participation ne saurait conduire à délégitimer les autres formes d’expression ou d’expérimentation démocratiques, y compris celles qui s’expriment sur un mode radical.
  • Nos recherches montrent à cet égard que la vitalité des formes plus conflictuelles d’interpellation est bien souvent une condition d’épanouissement des dispositifs participatifs comme d’aboutissement de décisions mieux ajustées à l’état réel de notre société.
  • Enfin, pour être crédible, la concertation à venir doit s’entourer de toutes les garanties désormais bien identifiées (marges de manœuvre politique, moyens financiers et humains cohérents, animation neutre et indépendante, calendrier réaliste…). La réunion de ces conditions suppose à minima l’assurance de la transparence des échanges et un contrôle démocratique sur le traitement, les synthèses et les comptes rendus de l’immense matériau qui sera rassemblé, ainsi qu’un retour sur l’usage qui en sera fait dans les décisions publiques, justifiant ce qui est gardé ou non des propositions faites dans le débat.

Au-delà de cette expérimentation à laquelle nous sommes prêts à contribuer, nous réaffirmons l’urgence sociale, politique et environnementale d’une vie démocratique, parce que celle-ci conditionne la capacité de nos sociétés à aborder de front les déchirures qui la traversent et à relever les défis à venir.

La direction collégiale et le Conseil scientifique
Groupement d’Intérêt Scientifique (GIS) Démocratie et Participation

RÉFÉRENCES

DÉMOCRATIE ET PARTICIPATION (Groupement d’intérêt scientifique, GIS), « Gilets jaunes : l’urgence démocratique », 15 décembre 2018. Texte signé par la Direction collégiale et le Conseil scientifique du GIS Démocratie et Participation. http://www.participation-et-democratie.fr/fr/content/gilets-jaunes-lurgence-democratique

DOCUMENT

Liste des membres du Conseil scientifique du
« Groupement d’intérêt scientifique (GIS) Démocratie et participation »

Le Conseil scientifique est présidé par Catherine Neveu, anthropologue, directrice de recherche au CNRS, TRAM-IIAC
Simone Abram, professeure d’anthropologie à l’Université Durham (GB)
Marie-Hélène Bacqué
, professeure de sociologie à l’Université Paris 10-Nanterre, directrice du laboratoire Mosaïques (LAVUE)
Rémi Barbier
, sociologue, professeur à l’École Nationale du Génie de l’Eau et de l’Environnement de Strasbourg (ENGEES), GESTE (GEStion Territoriale de l’Eau et de l’Environnement) – IRSTEA
Loïc Blondiaux
, professeur de science politique à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, CRPS-CESSP
Mathieu Brugidou
, politiste, directeur de recherche au GRETS-EDF et à Pacte
Francis Chateauraynaud
, sociologue, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, GSPR-EHESS
Marie-Anne Cohendet
, professeure de droit constitutionnel à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, ISJPS
Agnès Deboulet
, professeure de sociologie à l’Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis, CRH-LAVUE
Valérie Deldrève
, sociologue, directrice de recherche à l’Irstéa, ETBX
Patrice Duran
, professeur de sociologie à l’École Normale Supérieure de Paris-Saclay, ISP
Maria Inés Fernandez Alvarez,
professeur d’anthropologie à l’Université de Buenos Aires
Joan Font
, directeur de recherche, Instituto de Estudios Sociales Avanzados, Consejo superior de investigaciones scientificas (Córdoba)
Mario Gauthier
, professeur agrégé d’aménagement à l’Université du Québec en Outaouais (UQO), Département des sciences sociales
Corinne Larrue
, professeure d’aménagement à l’Université Paris-Est, directrice de l’École d’urbanisme de Paris, Lab’Urba
Sylvain Lavelle
, philosophe, ICAM Paris-Sénart et Institut Hylès, Centre Éthique, Technique et Société (CETS)
Rémi Lefebvre
, professeur de science politique à l’Université de Lille 2, CERAPS
Eeva Luhtakallio
, associate professoren sociologie à l’Université de Tampere (Finlande)
Noortje Marres
,STS,associate professeur à l’Université de Warwick (GB), Center for interdisciplinary methodologies
Catherine Neveu
, anthropologue, directrice de recherche au CNRS, TRAM-IIAC
Emmanuel Picavet
, philosophe, professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Phico
Sandrine Rui
, maîtresse de conférence en sociologie à l’Université de  Bordeaux, Centre Émile Durkheim et Cadis-EHESS
Fabrice Ripoll
, maître de conférence en géographie sociale à l’Université Paris-Est-Créteil, Lab’Urba
Yves Sintomer
, professeur de science politique à l’Université Paris 8, chercheur invité à l’Université de Neufchâtel, chercheur associé au Centre Marc Bloch (Berlin), CRESPPA
Marie-Gabrielle Suraud
, professeure de sciences de l’information et de la communication à l’Université de Toulouse 3, CERTOP
Stéphanie Tawa Lama-Rewal
, Politiste, chargée de recherche au CNRS, CEIAS
Sophie Wahnich
, historienne, directrice de recherche au CNRS, IIAC-TRAM
Stéphanie Wojcik
, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris-Est Créteil, Ceditec
Joëlle Zask
, maîtresse de conférences en philosophie à l’Université d’Aix-Marseille, Institut d’histoire de la philosophie

BIBLIOGRAPHIE

Liste de publication à partir du 10 décembre 2018. Mise à jour le 8 janvier 2019.

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°334, lundi 7 janvier 2019

COMMENTAIRE
Philippe TANCELIN, 2 janvier 2019

LE ROND-POINT DES GILETS JAUNES

 Révélation d’une avant-garde…
La grande peur d’une apparition

Philippe TANCELIN

Par un vent glacial et puissant qui accentue le ressenti de froid et malgré les quelques braseros dont les lueurs réchauffent plus les esprits que les corps, ils sont cette nuit de la Saint Sylvestre 2018, vers 22 heures, un peu plus d’une centaine de gilets jaunes sur le grand rond-point d’Aubenas en Ardèche. Quelques drapeaux tricolores sont plantés au sommet de modestes tentes-abris. Au centre de la partie blanche du drapeau, un poing levé suivi du dessin du département.

D’abord, c’est le partage de sourires illuminés de tendresse qui circule d’un regard, d’un visage à l’autre sans hésitation, à l’adresse de tout venant avec gilet ou non, puis c’est le partage encore, celui de nourritures apportées par chacun et chacune, et offertes ici simplement, généreusement par les mains tendues. Certaines de ces mains sont frêles, d’autres plus marquées par le dur ouvrage. Elles émergent de plusieurs couches de tricots, blousons, anoraks pour affronter les bourrasques.

Ensuite c’est la parole, tel un fleuve puissant et régulier qui file de lèvres en lèvres, liées par une même joyeuse pensée critique. Elle s’anime d’une singularité d’expressions habitées du réel qui transforme à cœur ouvert la langue de communication en une corne d’abondance d’échanges.

Là, on vit au présent, on profère, on témoigne de cette mutuelle reconnaissance d’être debout ensemble à contre-courant des logiques politiciennes. On s’encourage à une écriture collective de l’histoire, une autre histoire surgie de manière atypique, subversive qui lance un défi à sa propre mémoire populaire. On s’enflamme par l’imaginaire d’un lendemain fier de la dignité recouvrée grâce à l’héritage de résistances en train de se constituer et de se transmettre aux enfants et petits enfants…

Sur l’herbe rase du rond-point, derrière les tentes se dressent en mémoire des morts du mouvement onze croix blanches ceintes de fragments de gilets jaunes.

Lors, d’autres sont venus… ils sont près de deux cents, dos aux centres commerciaux, les yeux vers la plaine et au loin les collines. On découvre un étonnant mélange de générations, depuis les plus adolescents, leurs grands frères et sœurs, leurs parents dansant au rythme des flammèches qui s’échappent des braseros, jusqu’aux plus âgés des grands-parents et même arrière grands-parents, siégeant sur leur chaise de camping, couvertures polaires aux genoux. Ils rient d’un bon rire qui refuse bien les vœux d’un Président imbu « du pouvoir qui lui a été malencontreusement prêté mais qui appartient au peuple qui le reprend » avec ses chants comme celui des « partisans » selon une écriture magistralement actualisée.

« Vaut mieux mourir debout que de vivre à genoux », « Ne lâchons pas nos enfants face aux lâchetés des possédants » peut-on lire sur les gilets.

Si d’aucuns entre les nantis, les éclairés, les élites et parmi eux tant d’autres « assis » se demandent aujourd’hui « qu’est-ce que le peuple ? » « Où est le peuple ? »  « Qui se prétend peuple ? ». Qu’ils apprennent et sachent entendre ceci : OUI depuis deux mois en France et pour une durée qui n’appartient qu’au courage de la Fraternité lorsqu’elle sort de ses gravures dans la pierre des édifices pour retrouver la ronde vivante des indignés, des révoltés, oui, le PEUPLE se réinvente dans une nomination qu’il prononce nouvellement. Il crée, écrit les événements de tout son corps pensant avec une orthographe du combat de l’imaginaire, selon d’autres conjugaisons de manifestations, d’étonnants tissages de solidarités, de bouleversants accords de participes avec les auxiliaires avoir et être qui ont été détournés par les grands propriétaires d’actions et de pensée du progrès ou encore d’une post-modernité anesthésiante.

Oui il serait temps de percevoir l’intelligence et la créativité, de cette avant-garde révélée de femmes et d’hommes dessinant le vrai visage d’un peuple libre dont on dissimule la lucidité sous le voile de « gilets jaunes radicaux » quand ils écrivent sur certaines de leurs affiches :

« Sachez bien une chose, ce mouvement des gilets jaunes est surement l’une des dernières révoltes populaires de masses, possible en France. Dans les prochaines années, l’intelligence artificielle, la reconnaissance faciale, les techniques de maintien de l’ordre et de surveillance empêcheront les peuples de se soulever. Pensez-y avant de raccrocher le gilet. »

Cette avant-garde sur le grand rond-point d’Aubenas ou de tant d’autres ailleurs en le premier de l’an 2019, porte à voix haute et à visage découvert le véritable poème d’habiter autrement la vie et le monde, de les aimer, de s’aimer d’une juste manière humaine.

La sage pensée ingénieuse, poétique qui anime pour une large part ce mouvement de révolte contre les injustices et les inégalités, protège aussi la nature. Elle y est chérie et respectée au nom même des signes-répliques par lesquels elle se manifeste face aux attentats que commet contre elle le système économique mondial et les ordures qu’il répand.

Contre une peur certaine de l’autre que suscite notre seul complexe sécuritaire, réapprenons à nous inquiéter les uns des autres à travers ces gilets de protection qui ont la couleur solaire de notre possible humain devenir.

Philippe TANCELIN. Poète-philosophe, 2 janvier 2019

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L’anthropologie politique doit avoir sa place dans l’espace public. Voeux pour l’année 2019 de Bernard Mérigot.

TERRITOIRES ET DÉMOCRATIE NUMÉRIQUE LOCALE

Les mois de novembre et de décembre de l’année 2018, avec leurs manifestations hebdomadaires des « gilets jaunes » chaque samedi, dans toute la France, constituent des symptômes de l’état de santé de la démocratie française. Ils nous obligent à faire un constat réaliste : la communication sociale et politique entre les citoyens et l’État ne répond pas ce que la société française attend de la démocratie dont l’organisation générale est aujourd’hui vieille d’un peu plus de deux siècles. (1)

Aimé CÉSAIRE (1913-2008). Street Art. Portrait peint sur une armoire électrique, 77 rue Saint-Jacques, Paris 5e, « Illustres C215 Autour du Panthéon », 3 décembre 2018. © Photographie Bernard Mérigot.

LA PERTE DE CRÉDIT
DE LA PAROLE DE L’ÉTAT

L’année 2018 demeurera celle d’un moment de décrochage : une majorité de citoyens a manifesté sa perte de confiance à l’égard de la parole de l’État, du gouvernement, de son administration, de ses juges. Le mythe de l’État bienveillant, impartial et protecteur, ce fantasme qu’une majorité de médias en place rappellent d’une façon compulsive, s’est soudain fissuré.

Des hommes, des femmes, des familles ont été lacrimogènéisés, arrosés, frappés, flashballés, interpellés, fouillés, gardés à vue, jugés en comparution immédiate… La simple présence dans la rue s’est transformée en une « participation à une manifestation interdite », la possession d’un masque en papier ou d’un flacon de collyre ophtalmique est devenue une preuve. Un tournevis, trouvé dans une poche, s’est transformé en une arme par destination. Au cours de ces journées, nombre de citoyens ont été atteints dans leur dignité et dans leur corps.

Les policiers, envoyés dans la rue pour contenir une situation que les instances politiques n’ont ni voulue, ni sue résoudre – quand elles ne l’ont provoquée par des déclarations – ont été des cibles de substitution. Obéissant aux ordres donnés, leur simple présence ainsi que leurs interventions ont souvent créé des situations d’affrontement qui auraient pu être évitées. Ils ont été les objets d’une violence qui s’adressait en fait aux responsables de l’État : Emmanuel MACRON, président de la République, Édouard PHILIPPE, Premier ministre, aux ministres, aux députés et sénateurs de la majorité gouvernementale, aux fonctionnaires…

LES TENDANCES NÉGATIVES DE LA COMMUNICATION PUBLIQUE

Personne ne peut réfléchir seul, avec ses expériences et ses propres connaissances, à ce type de situation. Nous avons besoin de ceux dont la fonction est précisément de chercher, d’enseigner, et de réfléchir à l’état de nos sociétés. Nous devons les interroger. Que disent-ils ?

« Les formes de communication actuelles aboutissent à des conflits rituels marqués par la brutalité et la simplification des messages » constate le sociologue polonaise Maciej GDULA dans un article intitulé « Perspective de la sociologie dans le nouvel espace public » (« Prospect for Sociology in the New Public Sphere »). Il poursuit en soulignant que des « tendances négatives hantent notre communication publique ». (« negative tendencies haunting our public communication »). (1)

 DONNER UNE VOIX AUX CLASSES POPULAIRES

Maciej GDUMA propose une solution simple pour remédier à cette situation : que les disciplines universitaires et scientifiques comme la sociologie, l’anthropologie ainsi que les autres sciences humaines et sociales, par leurs travaux de recherche, occupent une place nouvelle dans l’espace public. Pourquoi ? Parce qu’elles ont une tâche importante à accomplir : « donner une voix réelle au peuple pour qu’il ait une place dans la sphère publique. Pour moi, il est particulièrement important de créer un espace pour les classes populaires et de montrer leurs perspectives et leurs expériences. » (An important task of sociology is to give a real voice to people for whom there is little room in the public sphere. For me it is particularly important to create a space for the popular classes and show their perspectives and experiences »).

PRENDRE POSITION

Les sciences sociales doivent « se positionner », c’est-à-dire se situer par rapport aux autres acteurs de la sphère publique. Comme les deux forces manifestantes le font, les gilets jaunes d’une part, et les forces de l’ordre d’autre part, lorsqu’elles prennent position sur les Champs-Élysées à Paris, dans les rues de Toulouse, de Nantes, de Bordeaux, de Colmar…, sur un rond-point, ou  à un péage d’autoroute.

RÉSISTER AUX PRESSIONS

Pour Maciej GDUMA, la démarche des chercheurs en sciences sociales, par sa nature, est distincte et en opposition radicale à celle des journalistes et à celle des politiciens. « La sociologie est différente en raison de sa sensibilité, de ses connaissances, et de son autonomie par rapport aux rivalités pour capter l’attention sociale », ce qui traduit par une « distance par rapport aux pressions des conflits politiques ».

POUR UN DROIT À LA DÉFINITION
DE LA RÉALITÉ SOCIALE ET POLITIQUE

Alors, quels voeux ? Nous reprendrons pour le compte de l’anthropologie politique la conclusion que Maciej GDUMA propose comme mission pour la sociologie, qui consiste à « constituer un contrepoids aux autres acteurs de la sphère publique en limitant leur pouvoir ».

Que souhaitons-nous pour l’année nouvelle ainsi que les suivantes ? Tout simplement que le discours pris en considération pour décrire la réalité sociale ne soit jamais – d’une façon unilatérale et verticale – celui des pouvoirs en place. Ni celui du pouvoir d’État, ni celui des moyens de communication institutionnels. Et voir la démocratie, de façon permanente, « remettre en cause la réalité », comme le formule Luc BOLTANSKI, lorsqu’il pose cette question : « Comment maintenir la singularité de chaque expérience tout en favorisant la mise en place d’équivalences permettant des transmissions, des accords, et ce que l’on appelle couramment des mobilisations ? » (3)

Tous les articles de notre site http://savigny-avenir.fr sont librement consultables. Leur publication est supportée par une structure associative et collaborative, le Groupe Mieux Aborder L’Avenir (MALA). A l’occasion de la nouvelle année, son Conseil d’orientation adresse ses remerciements à l’intention de tous ses lecteurs et de toutes ses lectrices qui suivent ses publications depuis sa création en 2010 et qui lui apportent leur soutien par leurs dons.

Pour le Groupe Mieux Aborder L’Avenir (MALA)
Bernard MÉRIGOT
Rédacteur en chef

RÉFÉRENCES

1. L’agenda des manifestations des « gilets jaunes » s’énonce, chaque samedi, en terme d’ « actes ». On en compte sept au 31 décembre 2018 : 17 novembre 2018 (Acte I), 24 novembre 2018 (Acte II), 1er décembre 2018 (Acte III), 8 décembre 2018 (Acte IV), 15 décembre 2018 (Acte V), 22 décembre 2018 (Acte VI), 29 décembre 2018 (Acte VII).

2. GDULA Maciej, « Prospect for Sociology in the New Public Sphere », Dialogue, International, Sociological Association (ISA), décembre 2018, n°3, p. 51. (Édition anglaise).
Maciej GDULA est professeur de Sociologie à l’Université de Warsovie (Warsaw), Pologne. « Counterbalance current forms of communication that have a tendency to end in ritual conflicts, in which the brutalization and simplification of the message reign supreme.» 

3. BOLTANSKI Luc, « Remettre en cause la réalité. Un entretien avec le sociologue Luc Boltanski », Global Dialogue, Magazine of the International Sociological Association (ISA), janvier 2017, (Édition française). Entretien avec Laura Chartain et Marine Jeanne Boisson, http://isa-global-dialogue.net/remettre-en-cause-la-realite-un-entretien-avec-le-sociologue-francais-luc-boltanski/

« Écouter la voix des citoyens » est le voeu que le Conseil d’orientation de notre média numérique Territoires et Démocratie numérique locale (TDNL), mis en ligne sur le site http://savigny-avenir.info adresse à tous ses lecteurs pour l’année 2019. Il les remercie de leur fidélité et de leur soutien.

Aimé CÉSAIRE (1913-2008). Street Art. Portrait peint sur une armoire électrique, 77 rue Saint-Jacques, près du carrefour avec la rue des Écoles, Paris 5e, 3 décembre 2018. © Photographie Bernard Mérigot

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • Aimé CÉSAIRE (1913-2008). Street Art. Portrait peint sur une armoire électrique, 77 rue Saint-Jacques, Paris 5e, « Illustres C215 Autour du Panthéon », 3 décembre 2018. © Photographie Bernard Mérigot.
  • Aimé CÉSAIRE (1913-2008). Street-Art. Portrait peint sur une armoire électrique, 77 rue Saint-Jacques, près de l’angle avec la rue des Écoles, Paris 5e, 3 décembre 2018. © Photographie Bernard Mérigot.

Thèmes des vœux de nouvelle année présentés par Bernard MÉRIGOT, rédacteur en chef de de Territoires et démocratie numérique locale (TDNL)de 2010 à 2018.

  • 2019.  «L’anthropologie politique doit avoir sa place dans l’espace public
  • 2018.  « Contre la fin du monde »  (Paul Valéry et Jean-Claude Schmitt).
  • 2017. « Qui s’y frotte, s’y pique » (Ne toquès mi, je poins)
  • 2016. « L ‘événement n’est pas ce qu’on peut voir, mais ce qu’il devient ».
  • 2015. « Paix, solidarités et espérances durables ».
  • 2014. « Les nouvelles exigences du bonheur citoyen »(John Dewey)
  • 2013. « La démocratie, c’est partout, et tout le temps » (Pierre Mendès-France)
  • 2012. « Que nos pratiques correspondent à nos idéaux »
  • 2011. « En finir avec l’exploitation des peurs et des humiliations »
  • 2010. « Regarder l’année passée aussi bien que celle à venir »

Vœux de nouvelle année en ligne sur http://savigny-avenir.info

Territoires et Démocratie numérique locale (TDNL) est un media numérique mis en ligne sur le site http://savigny-avenir.info. ISSN 2261-1819 BNF. Dépôt légal du numérique, 2018 Le site est supporté par une structure associative et collaborative, indépendante, sans publicités et sans but lucratif, le Groupe Mieux Aborder L’Avenir (MALA). Vous pouvez nous aider par vos dons. Tous les articles en ligne sont consultables gratuitement dans leur totalité. Un article peut être reproduit à la condition de citer sa provenance et en faisant figurer son lien http://
Référence du présent article :
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Anthropologie politique de la honte (Emmanuel Macron)

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°328, lundi 26 novembre 2018

« Honte à ceux qui… » : l‘actualité politique occupe l’espace public. Les sentiments y ont-ils une place ? Telle est la question que l’on peut se poser en lisant le tweet qu’Emmanuel MACRON,  président de la République, a envoyé le 25 novembre 2018, au soir du deuxième samedi consécutif de manifestation des « gilets jaunes » sur les Champs-Élysées à Paris, et dans toute la France.

« Honte à ceux… » : l’anaphore de la honte d’Emmanuel Macron, président de la République.Tweet, 24 novembre 2018, 10 : 17.

LA HONTE EST-ELLE UNE MALADIE CULTURELLE ?

Comment définir la honte ? Le dictionnaire du Trésor de la langue française (TLF) en donne la définition suivante. « Honte. Effet d’opprobre entraîné par un fait, une action transgressant une norme éthique ou une convenance (d’un groupe social, d’une société) ou par une action jugée avilissante par rapport à la norme (d’un groupe social, d’une société). »

L’anthropologue américaine Ruth BENEDICT (1887-1948) a publié en 1948 une étude intitulée The Chrysanthemum and the Sword (Le Chrysanthème et le sabre) portant sur le Japon. (1) Elle relève qu’il existe au sein de la société nippone une très forte contrainte morale : ne pas perdre la face et ne pas succomber à la honte.

Elle décrit une société où « chacun est à sa place », où l’ordre et la hiérarchie sont respectés dans le plus petit détail. Les comportements de chaque individu sont précisément fixés, pris dès la naissance dans un réseau de dettes mutuelles. Tout ce que quelqu’un accepte de la part de l’autre fait dette.

La vertu commence avec le remboursement de la dette que l’on doit à sa famille, à la société et à la nation. Le caractère de ces obligations est absolu et les individus doivent s’y soumettre. Tout ce qui fait perdre la face, ou affecte l’honneur, est un affront qui plonge celui qui le subit dans une honte : celle-ci exige un effacement et une réparation. Si l’affront n’est pas lavé, ou si la dette n’est pas payée, il n’y a pas d’autre solution que le suicide.

Au Japon, la honte est donc, aussi bien d’un point de vue anthropologique que d’un point de vue psychanalytique, une affaire sérieuse.

LA HONTE EST UNE RÉTENTION

Revenons en France. Que peut vouloir dire Emmanuel MACRON lorsqu’il parle de honte ? Une confidence ? Les agissements d’individus portant des gilets jaunes m’inspirent de la honte. Un appel collectif à ceux qui partagent ses idées ? Il faut faire honte aux manifestants. Une interpellation individuelle ? Vous n’avez pas honte ?

PLATON, dans La République, note que « la honte, au même titre que la colère, trouve son siège dans le thumos, cet intermédiaire entre les passions et la raison ». (2) La honte est-elle une passion ou une raison ?
Dans les Dialogues, la honte apparaît comme une disposition psychique individuelle primitive qui consiste à «  retenir » ceux qui déchirent la cité en étant à l’origine de la guerre civile et du chaos social. Toute une tradition, philosophique et religieuse, met la honte au cœur d’un dispositif que l’on qualifie de katéchontique. (3)

Le mot nécessite une explication. En grec, le katechon (du grec : τὸ κατέχον, « ce qui retient », ou κατέχων, « celui qui retient ») est un concept biblique (2 Thessaloniciens 2 :6-7) qui est devenu une notion de philosophie politique.

2 Thessaloniciens 2 : 6-7. 6 Et vous savez ce qui le retient maintenant, afin qu’il soit révélé lorsque son temps sera venu. 7 Car le mystère de l’anarchie est déjà à l’œuvre, mais jusqu’à ce que celui qui la retient soit retiré. (4)

La suite de cette deuxième Épître de saint Paul aux Thessaloniciens  évoque (pour la traduction que nous suivons ici), le « travail de Satan qui utilise tout pouvoir, tout signe, toute merveille menteuse et toute sorte de supercherie », ceux « qui refusent d’aimer la vérité », ceux « qui croient ce qui est faux », et enfin la juste condamnation de ceux « qui ont pris plaisir à l’injustice ». (5) Autant d’évocations aux  résonances troublantes lorsqu’on les applique au débat politique.

LE KATECHON ET LE TWEET

Pour Paul VIRNO, philosophe italien, le katechon se situe dans une double configuration :

  • 1. celle de la capacité humaine d’utiliser le langage : ce qui permet de concevoir la négation de quelque chose et qui permet la conceptualisation de quelque chose qui peut être autre que ce qu’il est.
  • 2. celle de comportement bio-anthropologique des humains, en tant qu’ «animaux sociaux », qui permet aux gens de savoir suivre des règles sans avoir besoin d’une règle pour dire comment suivre une règle, puis d’une règle pour dire comment suivre cette règle, et ainsi de suite à l’infini… Un principe qui fait penser au fonctionnement complexe des administrations et des bureaucraties où la règle n’est rien sans la règle de la régle…

1. On peut se servir du premier principe de négation pour analyser dans l’espace public, par exemple, les cas de neutralisation par contradiction, les « effet pervers » (pour une mesure sociale, lorsque l’effet produit est l’inverse du but poursuivi), les inventaires de promesses électorales/bilan de mandat..
2. De même pour le second principe des règles des règles pour se pencher, par exemple, sur le sort des lois votées, inapplicables parce sans décret d’application, ou bien tout simplement inapplicables parce qu’inutiles, ou encore inappliquées faute de moyens…

La honte, dans un cadre politique, n’est jamais invoquée sans raison. Il y a un lien signifiant entre le fait de « se retenir » et celui de « se lâcher ». Wolfgang DRESHSLER – professeur de gouvernance à l’université de Talinn (Estonie) – et Vasilis KOSTAKIS – professeur de gouvernance à l’université de Harvard – interprètent le katechon comme une loi qui, dans le développement technologique contemporain, remplit en même temps deux fonctions : il « limite les dangers immédiats et empêche la société électronique ultime ». Ces auteurs font un étonnant lien entre le katechon et les moyens de communication numérique, les réseaux sociaux, Facebook, Tweeter… La rétention est une façon de ralentir l’inexorable fuite en avant vers le numérique totalitaire. Et pour ce faire, il est pour le moins paradoxal qu’Emmanuel MACRON emprunte précisément la voie numérique de Tweeter.

Emmanuel MACRON, président de la République au Congrès de l’Association des maires de France (AMF), Paris, Porte de Versailles, 23 novembre 2017. © Photographie de Bernard MÉRIGOT, 2017.

L’ANAPHORE DE LA HONTE

Le moyen d’expression politique est nouveau : il est désormais dans l’ordre des choses que les responsables politiques usent – et de ce fait, soient amenés à abuser – des réseaux sociaux. Les présidents des États-Unis Barack OBAMA (2008-2012 et 2012-2016) et Donald TRUMP (élu en 2016) ont inauguré cette pratique. Le président Emmanuel MACRON a fait le choix de Twitter pour s’exprimer le samedi 24 novembre 2018, au soir de la manifestation des « Gilets jaunes » sur les Champs-Élysées à Paris.

« Merci à nos forces de l’ordre pour leur courage et leur professionnalisme». Cette première phrase fait partie des « lieux communs » des discours politiques. D’où vient cette habitude, pour le moindre responsable politique, de passer son temps à féliciter les fonctionnaires qui font leur travail ? C’est comme si on félicitait tous les jours le boulanger qui fait bien son pain, le chirurgien qui fait bien son opération, le conducteur qui conduit bien son bus, le maçon qui fait bien son mur…
L’expression est peut-être sincère (ayons une pensée reconnaissante à l’égard des pompiers, des infirmières, des médecins, par exemple). Mais elle est aussi calculée. La surenchère permanente en matière de compliments est une façon pour le pouvoir politique de réaffirmer son autorité à l’égard de fonctionnaires qui dépendent de lui. La preuve : il n’écrit pas les (forces de l’ordre), mais nos (forces de l’ordre), soulignant une relation d’appartenance, voire de familiarité.

« Honte à ceux qui les ont agressé. Honte à ceux qui ont violenté d’autres citoyens et des journalistes. Honte à ceux qui ont tenté d’intimider des élus.». La honte, ici trois fois répétée, à un nom : l’anaphore, c’est-à-dire la répétition d’un même mot en tête de plusieurs phrase pour obtenir un effet de renforcement et de symétrie.

FAIRE HONTE AUX AUTRES

Pour le psychiatre et psychanalyste Serge TISSERON, il y a un autre mode d’adaptation qu’il qualifie de catastrophique de la honte : c’est de faire honte aux autres. « Lorsque, dans une famille, une organisation syndicale ou politique, quelqu’un fait honte aux autres, vous pouvez être certain que c’est quelqu’un qui a vécu une expérience de honte importante et qui tente de se la cacher à lui-même. En règle générale, la honte est un procédé utilisé par les parents pour imposer leur autorité et c’est également un procédé utilisé dans de nombreuses organisations politiques, syndicales ou professionnelles pour imposer le pouvoir du chef sur les subalternes. C’est un moyen très puissant d’assujettissement. » (6)

L’AFFAIBLISSEMENT DE LA CHOSE PUBLIQUE

On constate que le président de la République, les membres du Gouvernement, et les parlementaires de la majorité invoquent chaque jour – de façon répétitive et stéréotypée – les valeurs de la République ou de la démocratie. Alors que les principes de la pratique politique devraient constituer – après tout – une expérience naturelle, quotidienne et silencieuse, le cadre d’exercice de la chose publique comme étant une chose évidente. Sinon, pourquoi est-il besoin de le rappeler sans cesse ? Les citoyens douteraient-ils de leur mise en application ? Ces principes se trouveraient-ils chaque jour limités, contraints, réduits ?
Pour Alain SUPPIOT et Mireille DELMAS-MARTY, l’omniprésence des déclarations de réarfirmation dans le champ politique, comme dans le champ économique, sont le signe d’une crise juridique de la responsabilité. « L’invocation à tout propos des valeurs de la République ou de la démocratie est un symptôme de leur affaiblissement », écrivent-ils. (7) Il est un fait : la République et la démocratie ne vont plus de soi. Elles sont devenues contradictoires à elles-même. Comme dans le cas des maladies auto-immunes où le corps humain combat ses propres cellules comme si elles étaient des cellules hostiles et invasives.

LE NOUVEAU PARADOXE POLITIQUE

La politique existe de moins en moins. Elle est remplacée de plus en plus par la communication politique qui n’en est qu’un produit dérivé.

L’homme politique est convaincu que plus il communique, plus il fait de la politique. C’est l’inverse qui se produit. Il parle trop. Dans son rapport aux citoyens, il est devenu prisonnier de l’information continue des télévisions, des radios et des réseaux sociaux, illustrant chaque jour par de trop longues prises de parole cet étrange paradoxe : ne pas dire ce que l’on attend qu’il dise, et dire ce que l’on n’a pas envie d’entendre.

En ce mois de novembre 2018, c’est précisément ce qu’expriment – entre autres choses – les « Gilets jaunes ».

Bernard MÉRIGOT

RÉFÉRENCES
1. BENEDICT Ruth,
The Chrysanthemum and the Sword (Le Chrysanthème et le sabre), 1938. Réédition Mariner Books, 2006, 336 p. (ISBN 978-0618619597).
2. PILOTE Guillaume
, « Honte et réfutation chez Platon », Phares, 2013, Université d’Ottawa, p. 185. http://revuephares.com/wp-content/uploads/2013/09/Phares-X-12-Guillaume-Pilote.pdf
3. CHRISTIAS
Panagiotis, « Précis katéchontique : la honte comme sentiment politique », Pensée plurielle, 2017/1 (n° 44), p. 11-24. DOI : 10.3917/pp.044.0011. URL : https://www.cairn.info/revue-pensee-plurielle-2017-1.htm-page-11.htm
4.
Citer la Bible confronte inévitablement au choix de la traduction utilisée. Aucune  traduction n’est ni parfaite, ni indiscutable. Toutes ont leurs qualités et leurs défauts. Ce qui importe dans une lecture critique, est de reconnaître le droit à l’existence de chacune d’elle comme porteuse  d’un sens possible que l’on est en droit, bien évidemment, de discuter.
5.
La suite du texte est le suivant : « 8 Et alors, l’incrédule sera révélé, que le Seigneur Jésus détruira du souffle de sa bouche, l’anéantissant par la manifestation de sa venue. 9 La venue de celui qui ne respecte pas la loi est évidente dans le travail de Satan, qui utilise tout pouvoir, tout signe, toute merveille menteuse, 10 et toute sorte de supercherie pour ceux qui périssent, parce qu’ils refusent d’aimer la vérité et sont sauvés. Pour cette raison, Dieu leur envoie une puissante illusion, les amenant à croire ce qui est faux 12, de sorte que tous ceux qui n’ont pas cru à la vérité mais qui ont pris plaisir à l’injustice soient condamnés. »
6. TISSERON
Serge, « De la honte qui tue à la honte qui sauve », Le Coq-héron, 2006/1 (no184), p. 18-31. DOI : 10.3917/cohe.184.31. URL :  https://www.cairn.info/revue-le-coq-heron-2006-1.htm-page-18.htm
7. SUPIOT Alain et DELMAS Mireille,
Prendre la Responsabilité au sérieux, PUF, 2015. Colloque « Etat social et mondialisation. Analyse juridique et solidarités » organisé par la Collège de France, 11-12 juin 2015.

Sur le Katechon, la politique et le numérique :
BATES David
, « Le Katechon et le concept de politique cybernétique », Conférence donnée le 23 août 2017, Ars Industrialis / Académie de Philosophie. Youtube, 27 : 10

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • « Honte à ceux… » : l’anaphore de la honte d’Emmanuel Macron, président de la République. Tweet, 24 novembre 2018, 10 : 17.
  • Emmanuel MACRON, président de la République au Congrès de l’Association des maires de France (AMF), Paris, Porte de Versailles, 23 novembre 2017. © Photographie de Bernard MÉRIGOT, 2017.

HISTORIQUE DE L’ARTICLE
28/11/2018 13:56. Recherche. Google : Macron/Anthropologie/Moins de 24 heures/Images,
Résultat. Page 1, n°2 et n°4

DOCUMENT

MACRON, L’INDIFFÉRENCE ÉLYSÉENNE
Extrait

Honte certes, pourquoi pas, à la suite des violences, des affrontements et de cette atmosphère d’émeute durant quelques heures, surtout sur les Champs-Élysées.
Difficile de le contredire en effet quand il remercie « les forces de l’ordre pour leur courage et leur détermination » et dit sa « honte à ceux qui les ont agressées… à ceux qui ont violenté d’autres citoyens et des journalistes, à ceux qui ont tenté d’intimider des élus. Pas de place pour ces violences dans la République ».
Comme cette dernière phrase serait belle si elle était juste et que la République ne cesse pas d’être meurtrie par des violences de toutes sortes contre lesquelles, quotidiennes ou exceptionnelles, l’État ne montre que son impuissance !
« Honte » assurément à l’égard de ceux qu’il a visés par sa dénonciation mais, au-delà de l’opprobre ainsi jeté, qui peut être fier de son comportement, de son verbe et de ses actions depuis que les Gilets jaunes ont fait irruption dans notre espace démocratique, contre toutes les structures partisanes et syndicales, à cause initialement d’une hausse des carburants aggravant le gouffre entre Paris et la province, entre ceux qui pourront toujours circuler à leur aise et la majorité ayant besoin d’une voiture pour aller travailler, entre les privilégiés et les modestes ?
« Honte », c’est sûr, mais qui dans ce désastre aurait l’impudence de s’épargner ?
« Honte » peut-être, mais le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur, pour ce qui les concerne, peuvent-ils se féliciter de l’image qu’ils ont donnée et de la posture qu’ils ont adoptée ?
RÉFÉRENCE DU DOCUMENT
BILGER Philippe,
« Macron l’indifférence élyséenne », Contrepoint, 26 novembre 2018.

http://www.savigny-avenir.fr/wp-content/uploads/2018/11/Capture-d%E2%80%99e%CC%81cran-2018-11-25-a%CC%80-11.06.03.png

COMMENTAIRE

Jean-Pierre MARTIN, 28 novembre 2018

Emmanuel MACRON est fatigué. La France est fatiguée. « L’anthropologie macronienne ne connait que des héros ». Ils ont tous une caractéristique : ils paraissent ne jamais être fatigués.

Pourtant il existe une fatigue qui est de nature politique. Celui qui prétend ne dormir que quatre heures par nuit envoie un message très clair : il est dans l’ordre des choses qu’une prochaine réforme diminue la durée du temps de sommeil. Pour une raison simple. Comme l’explique Jonathan CRARY, le capitalisme a décidé d’en finir avec la nuit, exactement avec la scission entre le jour et la nuit.  Pour lui « Dégager du temps de repos et de régénération humaine coûte à présent tout simplement trop cher pour être encore structurellement possible au sein du capitalisme contemporain ».

L’extension du jour sur la nuit signifie une extension du capital exploitable. Les ordinateurs, les tablettes et les téléphones portables en sont les outils : tout le monde est joignable à tout moment où qu’il se trouve. C’est la face obscure du télétravail qui s’insinue dans la vie et qui oblige à être constamment « en veille », sollicité par un mail, un SMS, un tweet, une photo… et d’y répondre.

Emmanuel MACRON est un représentant politique de la nouvelle fatigue mondialisée qu’il est en train de mettre en place.

ERNER Guillaume, « La Fatigue d’Emmanuel Macron, France Culture, 31 octobre 2018. https://www.franceculture.fr/emissions/lhumeur-du-matin-par-guillaume-erner/lhumeur-du-jour-par-guillaume-erner-du-mercredi-31-octobre-2018
Guillaume ERNER, producteur des « Matins de France Culture », est docteur en sociologie.

CRARY Johnatan, 24/7. Late Capitalism and the Ends of Sleep, Zones, 2013, 140 p. (ISBN 978-2355220661)
CRARY Johnatan,
Le Capitalisme à l’assaut du sommeil, Paris La Découverte, 2014, 144 p.

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Référence du présent article : http://www.savigny-avenir.fr/2018/11/26/anthropologie-politique-de-la-honte-emmanuel-macron/

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°328, lundi 26 novembre 2018

Posted in Anthropologie de la citoyenneté, Anthropologie politique, Gilets jaunes, Honte, MACRON Emmanuel, Politique et sentiments | Commentaires fermés

Emmanuel Macron pratique une présidence de la République « corporate »

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°316, lundi 3 septembre 2018

Quelle est la spécificité du « macronisme » ?

Poser cette question revient à s’interroger sur la marque personnelle qu’Emmanuel MACRON imprime depuis son élection en mai 2017 à la présidence de la République. C’est-à-dire à la façon – qui n’appartient qu’à lui – de conduire l’exercice de son pouvoir politique. Comment qualifier la nature profonde de la présidence de la République telle qu’il la pratique depuis un peu plus d’un an ? En quoi se distingue t-elle de celle de ses prédécesseurs qui se l’ont précédé depuis vingt ans : François HOLLANDE (2012-2017), Nicolas SARKOSY (2007-2012), Jacques CHIRAC (1995-2007) ?

Emmanuel MACRON est le réalisateur d’un feuilleton dont les derniers épisodes de la première moitié de l’année 2018 ont mis en lumière en direct devant les caméras, des personnages comme Jean-Louis BORLOO (rapporteur désavoué des banlieues), Alexandre BENALLA (policier supplétif au zèle débordant), Françoise NYSSEN (ministre de la culture et agrandisseuse de son patrimoine immobilier personnel), Nicolas HULOT (ministre de l’Écologie déçu et démissionnaire), Philippe BESSON (écrivain et consul inattendu), Stéphane BERN (missionnaire du patrimoine déçu)… Et quelques autres.

En haut à gauche, Alexandre BENALLA veille derrière Emmanuel MACRON. Congrès de l’Association des maires de France (AMF), Porte de Versailles, Paris, 17 novembre 2017. © Photographie de Bernard Mérigot / CAD.
Le 17 novembre 2017, date ou cette photographie a été prise, le grand public ignorait l’existence d’Alexandre BENALLA, chargé de la Sécurité à l’Élysée. Il faudra attendre le mois de juillet 2018 et les révélations du journal Le Monde pour découvrir ses activités : ce sera le point de départ de l’ « Affaire Benalla ».

Il existe un trait commun révélateur, celui des relations déceptives qu’Emmanuel MACRON provoque, chez ceux qui lui sont proches comme chez ceux qui l’ont soutenu pour être élu. Pour Luc ROUBAN, directeur de recherche au CNRS, une affaire comme celle d’Alexandre BENALLA, révèle deux choses :

  • l’existence de relations interpersonnelles fortes au sommet de l’État,
  • le contournement systématique des hiérarchies ordinaires.

Il cite comme preuve, ce fait : « Rien n’était plus significatif que de voir avec quels efforts et quelle colère rentrée certains fonctionnaires devaient témoigner en juillet 2018 devant les commissions d’enquête de l’Assemblée nationale ou du Sénat ». Il en tire une conclusion : « On n’est donc ni dans le gaullisme ni dans le bonapartisme mais dans un mode « corporate » d’exercice du pouvoir, très concentré au sommet et très lointain pour le commun des mortels ou des élus. La politique privative se nourrit du modèle organisationnel des grands groupes privés. » (1)

En anglais, « to corporate », signifie « faire corps ». C’est dans ce sens que le mot désigne tout ce qui concerne l’entreprise. La « communication corporate » est la communication qui vise à promouvoir l’image de l’entreprise auprès de ses clients et de ses partenaires, les relations avec la presse, les relations publiques, l’évènementiel… Tout cela transforme, de façon volontaire, la présidence de la République française en agence de publicité dédiée à l’exercice du pouvoir. Est-ce quelque chose de nouveau ?

Le macronisme réinvente un vieux modèle, répond Luc ROUBAN. « Bon nombre de commentateurs ont retenu la dimension technocratique du macronisme en soulignant la verticalité du pouvoir et l’abandon des rêves de participation sur lesquels avait été bâti le parti politique Les Républicains En marche (LREM) auprès de militants souvent très déçus un an après l’élection présidentielle. »

LA POLITIQUE EST UN ROMAN

« Emmanuel MACRON et son épouse Brigitte MACRON sont tous deux des personnages de roman », nous révèle l’écrivain Philippe BESSON dans le livre qu’il consacre à la campagne électorale de l’élection présidentielle de 2017. (2) L’intrusion de la littérature dans  la politique n’a rien d’étonnant. Nous sommes toujours dans une perspective « corporate ». Elle fait partie d’un storytelling, d’une « mise en récit » pour reprendre la notion étudiée par Christian SALMON, dans son livre dont le sous-titre était « La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits » (3).  Un récit  fictionnel présenté aux médias, puis diffusé par eux, pour l’édification des citoyens français.

La nomination par Emmanuel MACRON de Philippe BESSON au poste de Consul général de France à San Francisco, le 30 août 2018, permet de constater la continuité qui existe entre la littérature et la diplomatie. Désormais, on peut dire : « Philippe BESSON est un personnage de la diplomatie, un héros des ambassades,  un missionnaire des Affaires étrangères ».
A partir du moment ou l’on considère que la politique est un roman, et les hommes politique des personnages de roman, on doit s’interroger afin de savoir qui est le romancier qui écrit l’histoire.
Philippe BESSON écrit un livre sur la vie d’Emmanuel MACRON et tant que personnage de roman de l’histoire de la nation française. Dans le même temps, en l’espace de moins d’une année, Emmanuel MACRON écrit la vie de Philippe BESSON en faisant de lui un personnage de la diplomatie de la République française. Si la présidence de la République était une chanson, ce serait Ma petite entreprise, c’est-à-dire une entreprise de création romanesque pour personnages réels. Alain BASHUNG, dans sa chanson de 2014, a tout dit : « Ma petite entreprise, Connaît pas la crise, Épanouie elle exhibe, Des trésors satinés, Dorés à souhait ». (4)

LA POLITIQUE, LE PÉCHÉ DE LA POÉSIE

« Est-il possible de parler de la politique comme d’un « péché de la poésie ? », interrogeait Charles MAURRAS dans l’article qu’il consacre à « Dante et Mistral » en 1941. Il rappelait que tous les grands poètes ont fait de la politique et ont dû détourner la sentence qu’Aristote a rendue en faveur de la philosophie : « S’il faut politiquer, il faut politiquer. Et s’il ne faut pas politiquer, il faut politiquer encore. (5) Politiquer, c’est ici, comme nous l’indique le Trésor de la langue française « s’intéresser à la politique, raisonner à des questions politiques, parler de politique, s’occuper de politique, faire de la politique ».

On savait avec Max WEBER que la politique était un métier qui suppose une vocation. (6) Cela a une conséquence : l’exercice du pouvoir s’exerce dans la politique de la même façon que dans une entreprise. Et tant pis pour la poésie.

RÉFÉRENCES

1. ROUBAN Luc, « Le macronisme, ou la privatisation du politique », The Conversation, 31 août 2018, https://theconversation.com/le-macronisme-ou-la-privatisation-du-politique-102376
ROUBAN Luc
,
Le paradoxe du macronisme, Paris, Les Presses de Sciences Po, coll. « Nouveaux débats », 2018, 176 p., ISBN : 978-2-7246-2300-0.
Luc ROUBAN est directeur de recherche au CNRS.

2. BESSON Philippe, Un personnage de roman, Julliard, 2017.

3. SALMON Christian, Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, 2007, 240 p.

4. BASHUNG Alain, « Ma petite entreprise », chanson, 1994.

« Ma petite entreprise
Connaît pas la crise
Épanouie elle exhibe
Des trésors satinés
Dorés à souhait ».

5. MAURRAS Charles, « Dante et Mistral », Nouvelle Revue universelle, 25 octobre 1941.
MAURRAS Charles,
« Dante et Mistral », Poésie et vérité, H. Lardanchet Éditeur, 1944, p. 240. Texte complet de l’article en pdf : http://maurras.net/textes/76.html

6. WEBER, Max, « Politik als Beruf », Conférence prononcée à l’Université de Munich, 1919.
WEBER Max, « Le métier et la vocation d’homme politique » (Politik als Beruf), in Le Savant et le politique, Plon, 1959. Traduction de Julien FREUND. Préface de Raymond ARON.
Voir :
MERIGOT Bernard,  « Le quand même ! » critère de la vocation politique (Max Weber) », 1er août 2011,

LÉGENDE DES ILLUSTRATIONS

  • En haut à gauche, Alexandre BENALLA veille derrière Emmanuel MACRON. Congrès de l’Association des maires de France (AMF), Porte de Versailles, Paris, 17 novembre 2017. © Photographie de Bernard Mérigot / CAD.
    Le 17 novembre 2017, le grand public ignorait l’existence d’Alexandre BENALLA, chargé de la Sécurité à l’Élysée. Il faudra attendre le mois de juin 2018 et les révélations pour découvrir ses activités : ce sera le point de départ de l’ Affaire Benalla.

ARTICLES EN LIGNE SUR LE MÊME SUJET

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°316, lundi 3 septembre 2018

Territoires et Démocratie numérique locale (TDNL) est un media numérique mis en ligne sur le site http://savigny-avenir.info.
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Référence du présent article :
http://www.savigny-avenir.fr/2018/09/03/emmanuel-macron-pratique-une-presidence-de-la-republique-corporate/
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L’inquiétant diagnostic des sociologues sur l’évolution du monde : abus de pouvoir, violences et injustices

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°308, lundi 9 juillet 2018

A quoi servent les sciences sociales ? Quel rapport entretiennent-elles avec les pouvoirs politiques ?  Penchons-nous sur le cas de la sociologie.

« Une culture de la peur est de plus en plus utilisée par les états (…), des communautés autochtones minoritaires sont victimes de violences (…), la violence est de plus en plus utilisée comme un outil aussi bien pour opprimer que pour résister à l’oppression (…), des états fuient leurs responsabilités (…), la violence à l’égard des femmes progresse (…) ». (1)

Telles sont quelques-unes des constatations faites par la présidente de l’association internationale des sociologues (International Sociological Association, ISA). Du 15 au 21 juillet 2018, près de 6 000 sociologues (enseignants, chercheurs, étudiants…), appartenant à 115 pays du monde entier, participent à Toronto, au Canada, à leur XIXe congrès mondial consacré au thème de « Pouvoir, violence et justice: réflexions, réponses et responsabilités » (Power, Violence and Justice: Reflections, Responses and Responsibilities). Nous avons interrogé Bernard MÉRIGOT, anthropologue, qui explicite pour nous le sens de  cette manifestation et l’importance qu’elle revêt sur l’état présent de nos sociétés mondialisées.

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« Power, violence and justice. Reflections, responses and responsabilities », XIXe International Sociological Association Wold Congress, Toronto, Canada, 15-21 July 2018.

Pourquoi ceux et celles qui exercent un même métier éprouvent-ils le besoin de se rencontrer périodiquement en plein été ?
Bernard MÉRIGOT.
Pour deux raisons. La première est que les sociologues, en tant que professionnels, éprouvent le besoin d’échanger avec des collègues, de dire ce qu’ils font, de savoir ce que font les autres sociologues de par le monde, de prendre la mesure de l’évolution des thèmes, des concepts, des théories. Quels sont les sujets qui sont étudiés ? Sur quels thèmes portent les publications ? Quels sont les concepts, les travaux et les théories qui apportent quelque chose de nouveau ? Quelle est l’évolution des parcours académiques ?

Quelqu’un qui enseigne n’est pas seulement un émetteur, c’est aussi un récepteur qui reçoit les réactions des étudiants auxquels il s’adresse, du public, de la société. Participer à un congrès international est l’occasion pour un professionnel d’une discipline scientifique d’effectuer une sorte de « supervision » de sa pratique personnelle en la situant dans une altérité plus vaste.

Bien que nous soyons dans un « monde mondialisé », chacun vit dans son propre pays dans un contexte qui comporte des différences avec les autres pays du monde. Il y a des différences institutionnelles, économiques, culturelles (rôle de l’État, conditions d’exercice du métier, marché de la recherche, demande sociale, reconnaissance des diplômes, débouchés professionnels pour les étudiants…).

Que disent les sociologues en 2018 ?
Bernard MÉRIGOT. Je cite Margaret ABRAHAM, présidente de l‘International Sociological Association (ISA) en ouverture de ce colloque.

« Since the inception of the discipline, sociologists have been concerned with power, violence and justice. Current social, economic and political challenges enhance their relevance.  (2)

« Les sociologues, depuis le début de leur discipline, se sont intéressés au pouvoir, à la violence et à la justice. Les défis sociaux, économiques et politiques actuels renforcent la pertinence de leur démarche.  »

Margaret ABRAHAM est professeure de sociologie à l’Université Hofstra, institution privée d’éducation supérieure située à Hempstead dans l’état de New York. Elle a été créée en 1935, et a été intégrée à New York University avant de devenir indépendante. Margaret ABRAHAM est connue pour ses recherches sur les questions de genre, en particulier sur les femmes, et en particulier sur les façons dont les questions de genre sont liées à des concepts comme la mondialisation (Globalization), les coutumes et normes sociétales (Societal Customs and Norms) et les comportements violents (Violent Behavior). C’est une représentante de ce que les anglo-saxon appellent les « Gender Studies », les études de genre, qui se définissent comme l’étude des rapports sociaux entre les sexes.  Le « genre » étant considéré comme une construction sociale analysée par tous les domaines des sciences humaines et sociales (histoire, sociologie, anthropologie, psychologie et psychanalyse, économie, sciences politiques, géographie). C’est un secteur des sciences sociales qu’une partie de la société française – et de la classe politique – se refuse à lui reconnaître aujourd’hui, contrairement au reste du monde, le statut universitaire.

L’INQUIÉTANT DIAGNOSTIC DES SOCIOLOGUES
SUR L’ÉVOLUTION DU MONDE

En tant que représentante des sociologues, Margaret ABRAHAM décrit une série de phénomènes qui se manifestent dans nos sociétés.

  • le pouvoir des entreprises s’accroît parallèlement aux inégalités mondiales, nationales et locales, à mesure que la mondialisation capitaliste s’étend et s’approfondit.
  • la violence est utilisée comme un outil aussi bien pour opprimer que pour résister à l’oppression du fait des nouvelles configurations géopolitiques de pouvoir et des confrontations en découlent.
  • des communautés autochtones minoritaires sont victimes de violences prenant la suite des relations coloniales, et des appropriations de territoires contemporaines qui en découlent aujourd’hui.
  • des états fuient leurs responsabilités en ne fournissant pas les ressources de base aux plus vulnérables.
  • des déplacements massifs de populations ont lieu en raison des crises provoquées par processus économiques et géopolitiques mondiaux. Ils alimentent en même temps le racisme, le nationalisme et la xénophobie.
  • une culture de la peur est utilisée par les états, les entreprises et autres institutions pour susciter un soutien populaire, et justifier au nom de la sécurité des restrictions de la liberté.
  • les frontières nationales sont de plus en plus renforcées pour réduire le flux de réfugiés.
  • la violence à l’égard des femmes progresse, justifiée sur les traditions et les pratiques religieuses.

LES SCIENCES SOCIALES
ONT POUR MISSION DE CHASSER LES MYTHES

Question. Est-ce qu’il ne s’agit pas là de positions que l’on qualifie en France de « politique » ?
Bernard MÉRIGOT. Il faut tout d’abord tenir compte que les spécialistes de sciences sociales – les sociologues, les anthropologues, les ethnologues… – vivent dans la société et l’observent. Leurs sources ne sont pas constituées par les informations diffusées par les journaux télévisés, par les déclarations des présidents et des ministres, par les éléments de langage des conférences de presse, par les communiqués officiels.

Ce sont des chercheurs de terrain (les banlieues, les institutions, les entreprises, les prisons…). Leurs recherches mettent en oeuvre  des méthodes rigoureuses. Ils publient leurs travaux qui sont jugés par la communauté universitaire. Les positions qu’ils expriment sur la dureté croissante du monde moderne fait consensus parmi eux.

Celles-ci n’ont rien d’étonnant lorsqu’on on observe les choses depuis la vue la France. Il existe une Association française de Sociologie qui est membre de l’International Sociological Association.  Celle-ci a tenu son propre colloque l’an passé en 2017 à Amiens. Reprenant la formule célèbre de Norbert ELIAS, ils ont réaffirmés que les sociologues étaient « des chasseurs de mythes ». Il faut entendre par là qu’ils ne sauraient admettre sans inventaire qu’un pouvoir, quel qu’il soit, soit « parfaitement neutre » ou bien « toujours juste ». Ils ont rappelés qu’ « alors même que les inégalités sociales de toutes sortes se cumulent, et souvent s’accroissent, le rôle du sociologue est plus que jamais de découvrir les processus par lesquels divers pouvoirs parviennent à les légitimer, voir à les renforcer, tout en préservant les apparences de la neutralité et de l’universalité ».

LES TROIS MISSIONS DES SCIENCES SOCIALES

  • interroger les fondements de nos sociétés,
  • renouveler la connaissance des actions, des discours et des dispositifs qui permettent de les « gouverner » ces sociétés,
  • changer les pouvoirs politiques, mais aussi économique, médiatique, culturel, académique, religieux, familial…

Ce que les sociologues français ont dit à leur congrès d’Amiens de 2017 vaut pour l’ensemble des sciences sociales :

  • mettre en œuvre des démarches qui soient propres,
  • se fondre sur des raisonnements et des faits,
  • mobiliser des outils théoriques et empiriques originaux,
  • produire un ensemble de résultats cumulatifs qui sont susceptibles de
  • contribuer à nourrir le débat démocratique,
  • rompre avec les représentations idéologiques diverses qui dominent l’espace public.

C’est en ce sens que la sociologie et les sciences sociales sont politiques.

 

RÉFÉRENCES

1. ABRAHAM Margaret, « Power, violence and justice. Reflections, responses and responsabilities », XIXe International Sociological Association Wold Congress, Toronto, Canada, 15-21 July 2018.

INTERNATIONAL SOCIOLOGICAL ASSOCIATION (ISA), Book of Abstracts accepted for presentation at the XIX ISA World Congress of Sociology, Toronto, Canada, July 15-21, 1130 p. 2018 ISSN 2522-7025
2018_ISA_World_Congress_Abstract_Book

Pouvoir, violence et justice (Power, Violence and Justice), XIXe congrès mondial de Sociologie organisé par Association international de Sociologie (International Sociological Association / ISA) à Toronto (Canada), du 15 au 21 juillet 2018.

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • « Power, violence and justice. Reflections, responses and responsabilities », XIXe International Sociological Association Wold Congress, Toronto, Canada, 15-21 July 2018.

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°308, lundi 8 juillet 2018

Territoires et Démocratie numérique locale (TDNL) est un media numérique mis en ligne sur le site http://savigny-avenir.info.
ISSN 2261-1819 BNF. Dépôt légal du numérique, 2018

Le site est supporté par une structure associative et collaborative, le Groupe Mieux Aborder L’Avenir (MALA). Tous les articles en ligne sont librement consultables dans leur totalité.

Référence du présent article :

 

Posted in Association Française de Sociologie, International Sociological Association (ISA), Sciences sociales, Sociologie politique | Commentaires fermés

Graves menaces sur la liberté des sites Internet de la part de la Commission européenne

Sous le prétexte de « faire émerger un marché unique du Numérique », l’Union européenne a entrepris depuis 2016 ce qu’elle annonce comme une « modernisation de la législation sur le droit d’auteur ». La « Proposition de directive sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique de la Commission européenne » - Référence CPM(2016) 593 final. 2016/0280 (COD) – contient de graves menaces sur les libertés que nous connaissons aujourd’hui sur Internet.

  • L’article 11 instaure le principe d’autorisation préalable pour citer un article.
  • L’article 13 rend obligatoire l’usage des technologies de filtrage.

Graves menaces sur la liberté des sites Internet de la part de la Commission européenne : la diabolique « Proposition de directive sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique de la Commission européenne » du 5 juillet 2018. © Photographie Bernard Mérigot, Street Art, rue des Frigos, Paris 13e, 26 juin 2018.

LE PRINCIPE D’AUTORISATION PRÉALABLE
POUR CITER UN ARTICLE (Article 11)

Les nouvelles technologies ont démocratisé l’accès à l’information et aux connaissances humaines. Or, il est prévu que demain on ne pourra plus citer librement des articles de presse.

L’article 11 prévoit la création d’un droit d’auteur nouveau pour la presse, destiné « à protéger les investissements réalisés par les éditeurs de presse ». Il va à l’encontre de la démocratisation de l’accès aux connaissances. Selon cet article 11, si une personne cite un article de presse sur un site pour indiquer l’origine d’une information, l’hébergeur du site devra demander la permission aux éditeurs de presse pour citer cet article de presse.

Cette disposition restreint la liberté en empêchant le partage de l’information.

Deux critères :

  • le seuil d’originalité,
  • le nombre de caractères,

sont censés déterminer si l’extrait sera soumis ou non à cette autorisation. On sait que la mise en œuvre de telles limites seront variables, d’autant plus que chaque pays européen pourra fixer des règles spécifiques. Autant de pays, autant de droits différents!

Créer des liens hypertextes, citer de courts extraits, partager du contenu sont des composantes fondamentales d’Internet et de la liberté d’expression. Mettre en place les contraintes annoncées représente une menace pour l’ensemble d’Internet et la liberté d’expression.

« Proposition de directive du Parlement européen et du Conseil sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique » de la Commission européenne.

INSTAURATION DE L’USAGE OBLIGATOIRE
DES TECHNOLOGIES DE FILTRAGE (Article 13)

L’article 13 prévoit d’installer des filtres afin d’identifier si les contenus téléchargés sont déjà protégés par un droit d’auteur. Textes, images ou vidéos devront être vérifiés pour des violations présumées de droits d’auteur avant leurs téléchargements. Les contenus reconnus comme pouvant potentiellement enfreindre la loi seront alors automatiquement bloqués.

La complexité du droit d’auteur, les différences entre pays et les exceptions au droit d’auteur, sont complexes pour les humains. Elles ne peuvent être correctement appréhendées par des algorithmes. Sinon de façon arbitraire.

L’implémentation de filtres obligatoires pour les plateformes en ligne réduiront – voire empêcheront – les citoyens européens, les étudiants, les universitaires, les chercheurs de s’exprimer librement.

De telles mesures font reculer la démocratie.

RÉFÉRENCES

COMMISSION EUROPÉENNE, « Proposition de directive sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique de la Commission européenne – Référence CPM(2016) 593 final. 2016/0280 (COD). https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:52016PC0593&from=EN

WIKIMEDIA, « Réforme européenne du droit d’auteur : menaces sur les projets Wikimedia », https://www.wikimedia.fr/2018/06/11/reforme-europeenne-droit-dauteur

LÉGENDE DES ILLUSTRATIONS

  • Graves menaces sur la liberté des sites Internet de la part de la Commission européenne : la diabolique « Proposition de directive sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique de la Commission européenne » du 5 juillet 2018. © Photographie Bernard Mérigot, Street Art.
  • « Proposition de directive du Parlement européen et du Conseil sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique » de la Commission européenne.
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Comment caractériser l’esprit de l’Encyclopédie ?

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°303, lundi 4 juin 2018

L’expérience encyclopédique est trompeuse. En procédant à un rassemblement d’informations, de faits, de mots, de dates, d’images, d’objets… elle donne l’impression d’être animée par une simple – et parfois confuse – compulsion à l’accumulation de connaissances, dont la collecte serait condamnée à demeurer à jamais incomplète et inachevée, toujours en retard pour incorporer nouveaux faits et nouvelles idées.

Cette vision est inexacte, puisqu’au moment de sa constitution toute la démarche encyclopédique effectue – de façon explicite ou de façon implicite – une remise en cause radicale de l’existence des savoirs du moment et de leur mode d’appropriation.

Livres de pierre. Détail d’une statue, « Deux angelots soutennant le monde », École militaire, Paris, 4 juillet 2017. © Photographie Bernard Mérigot / CAD, 2017.

« Encyclopédie : Ce mot signifie enchaînement de connaissances ». C’est la définition de l’encyclopédie, telle qu’elle figure précisément dans l’article intitulé « Encyclopédie », précisément dans un livre qui en porte le nom, l’Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772).

L’article a pour sujet le livre dans lequel il figure. Il s’agit d’une auto définition du projet encyclopédique qui annonce la caractéristique majeure qu’il réalise : un enchaînement de connaissances. Celui-ci est triple : enchaînement des différentes disciplines entre elles, enchaînement des concepts, enchaînement des fonctions remplies par la construction de connaissances nouvelles.

L’ENCHAÎNEMENT DE CONNAISSANCES

Comment caractériser l’enchaînement de connaissances proposé par l’Encyclopédie ? Le texte qui figure à la suite de la définition, détaille trois fonctions : rassembler, exposer, transmettre :

  • « rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre
  • en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons
  • le transmettre aux hommes qui viendront après nous ».

L’Encyclopédie est publiée durant vingt-et-une années, de 1751 à 1772. Elle a trois éditeurs : Denis DIDEROT (1713-1784), Jean d’ALEMBERT (1717-1983) et Louis de JAUCOURT (1704-1779), médecin, philosophe et auteur, soutien essentiel – aujourd’hui méconnu – de cette entreprise collective. Les 28 volumes publiés rassemblent une somme inégalée de savoirs sur les sciences, sur les arts, sur les métiers et sur la langue. Ils sont répartis dans 17 volumes de textes et 11 volumes d’illustrations commentées, soit 28 volumes au total. Elle demeure la plus grande entreprise éditoriale du XVIIIe siècle, tant en volume et en capital investi, qu’en force humaine employée. (1)

BOURRASQUES ET TEMPÊTES

« Sa publication souleva bourrasques et tempêtes, et fut par deux fois interdite » rappelle Alexandre GUILBAUD (2). L‘Encyclopédie s’inscrit dans une tradition ancienne des recueils de savoirs, renouvelée par l’essor de l’imprimerie. Elle hérite à la fois des traités techniques réalisés sous Louis XIV, des recueils de mémoires académiques qui voient le jour à la même époque, des dictionnaires universels du XVIIe siècle, écho de la pensée du chancelier Francis BACON (1561-1626), auteur de De Dignitate et augmentatis scientiatium (Du Progrès et de la promotion des savoirs, 1605) et de Novum Organum (Instauratio magna scientiarum, 1620), fondateur des sciences expérimentales modernes.

Les innovations de l’Encyclopédie sont connues :

  • intégration des « arts mécaniques » dans le cercle des connaissances,
  • place jusque là inédite faite à l’illustration,
  • articulation de la logique alphabétique du dictionnaire avec celle, raisonnée, permettant une liaison des connaissances,
  • association des scientifiques, philosophes et écrivains du temps  (Rousseau, Voltaire, Montesquieu, Daubenton, Diderot, d’Alembert…) dans une œuvre collective.

« Je te regarde et tu ne me vois pas ». Est-ce que c’est nous qui regardons les savoirs, ou bien est-ce que ce sont eux qui nous regardent ? L’Encyclopédie nous pose la question. Affiche publicitaire déchirée sur un quai du métro, Paris, 18 juin 2017. © Photographie Bernard Mérigot / CAD, 2017.

LA VOLONTÉ CRITIQUE

Ce qui caractérise l’Encyclopédie de façon centrale, c’est une triple volonté critique des savoirs :

  • critique de l’élaboration des savoirs,
  • critique de la transmission des savoirs,
  • critique de la représentation des savoirs.

Elle nous rappelle constamment trois choses :

  • le rôle du langage dans la transmission des savoirs,
  • l’importance du combat contre les interdits de pensée,
  • l’exigence de la reconnaissance des découvertes scientifiques.

L’Encyclopédie est animée par une critique permanente des préjugés qui est associée à une critique de toute autorité. Elle étonne par la modernité de ses questionnements et de ses combats.

RÉFÉRENCES

1. Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772), Édition Numérique, Collaborative et Critique de l’Encyclopédie (ENCCRE), http://enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/ Consultation effectuée le 29 mai 2018.
Le site propose aux lecteurs d’effectuer des recherches à partir d’un exemplaire original – et complet – conservé à la Bibliothèque Mazarine, à Paris, intégralement numérisé.

2. GUILBAUD Alexandre, « Quand l’esprit critique de l’« Encyclopédie » de Diderot et D’Alembert revit sur le web », The Conversation, 28 mai 2018.

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • Livres de pierre. Détail d’une statue, « Deux angelots soutiennent le monde », École militaire, Paris, 4 juillet 2017. © Photographie Bernard Mérigot / CAD, 2017.
  • « Je te regarde et tu ne me vois pas ». Est-ce que c’est nous qui regardons les savoirs, ou bien est-ce que ce sont eux qui nous regardent ? L’Encyclopédie nous pose la question. Affiche publicitaire déchirée sur un quai du métro, Paris, 18 juin 2017. © Photographie Bernard Mérigot / CAD, 2017.

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°303, lundi 4 juin 2018

Territoires et Démocratie numérique locale (TDNL) est un media numérique mis en ligne sur le site http://savigny-avenir.info.
ISSN 2261-1819 BNF. Dépôt légal du numérique, 2018

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Référence du présent article :
http://www.savigny-avenir.fr/2018/06/04/comment-caracteriser-lesprit-de-lencyclopedie/
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