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TERRITOIRES ET DÉMOCRATIE NUMÉRIQUE LOCALE

Christophe de SAVIGNY (1530-1587)

« Tost ou tard, près ou loing, a le fort du faible besoing ». (1) Cette devise – qui est en fait une épigraphe – est inscrite en tête des  Tableaux accomplis de tous les arts libéraux, publiés en 1587 par  Christophe de SAVIGNY (1530-1587), humaniste de la Renaissance française. Elle introduit trois notions essentielles : les rapports de force (fort/faible), la temporalité («tost»/tard), la préfiguration de l’intérêt général moderne (le «besoing»). Elle constitue une injonction fondatrice d’un programme à la fois moral, social, politique et spirituel. Elle est une manifestation de l’esprit encyclopédique, c’est-à-dire de l’ εγκυκλο παίδεια  (« enkuklios paideia »), l’éducation circulaire qui embrasse un cercle entier.
Tout processus éducatif, tout enseignement reçu ou dispensé («enseignement de soi», ou «enseignement des autres»), est paradoxal, comme l’écrit dans ses Soliloques SAINT AUGUSTIN « nous apprenons parfois que ce que nous croyions nôtre nous est étranger, et que ce que nous croyions étranger est nôtre ».

Le contexte de la globalisation /mondialisation impose aux territoires et à ceux qui y vivent, risques et interdépendances.
•   Comment une anthropologie de la citoyenneté peut-elle s’opposer à cette imposition ?
•   Quelles initiatives peuvent y participer (Open data, Accès aux documents publics locaux, Observatoire des assemblées délibérantes locales, Recherche-action, Formation citoyenne…) ?
Deux questions nous interrogent sans relâche :
•   Quelles formes de démocratie pour quels territoires ?
•   Quels territoires pour quelles démocraties ?

Bernard MÉRIGOT
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Anthropologie du quotidien. Comment décrire l’apport de l’expérience des Gilets jaunes ?

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°358 lundi 24 juin, 2019

Il n’échappe à personne que les manifestations des « Gilets jaunes » qui ont débuté en novembre 2018 et qui se poursuivent en cette fin de premier semestre de l’année 2019, constituent un moment historique porteur d’une expérience politique puissante, productrice de liens, de sens, de résonances, d’expériences politiques et de productions esthétiques. En un mot, elles sont constitutives de savoirs qui marquent les temporalités individuelles et collectives : il y a un « avant Gilets jaunes » et un « après Gilets jaunes ».
Comment l’anthropologie et les sciences humaines et sociales peuvent-elles traduire l’imaginaire qui a traversé – et continue de traverser – le soulèvement des Gilets jaunes ? C’est l’une des questions posées par les organisateurs des deux journées d’étude qui se déroulent à la Maison des Sciences de l’Homme de Paris Nord
. (1)

Le cri de Gilet jaune : « J’existe ! », Inscription collée sur la base d’un candélabre d’éclairage public, rue Saint-Martin, Paris, 3e, 19 décembre 2018. © Photographie Bernard MÉRIGOT / CAD.

SE DÉPARTIR DU RÉDUCTIONNISME

Les chercheurs de l’ « Atelier des Ronds-points » insistent sur le fait que, pour entrer dans l’étude sensible des Gilets Jaunes, il faut se départir des catégories réductionnistes convenues et erronées concernant le « populisme » et les « mouvements populistes ». « Un soulèvement populaire n’est rien d’autre qu’une tentative de survie à la crise sociale et écologique d’une partie de la population qui met en branle des forces par nature hétérogènes, et souvent contradictoires. »

Depuis son commencement, le mouvement des Gilets jaunes s’est construit dans une double dimension :

  • la contestation de la légitimité des élites au pouvoir et des discours qu’elles tiennent (tous les discours, et ceux de l’université et de la recherche n’y échappent pas),
  • la « re-prise de la parole » par ceux dont les voix et les actes étaient devenus inaudibles dans ce que nous nommons l’espace démocratique. Ces re-prises de paroles ont pris des formes très diverses, depuis les discussions de ronds-points, d’apparence ordinaires, en passant par les assemblées, les débats, les productions esthétiques…

S’il est dans l’ordre des choses que paroles soient échangées localement par des habitants du lieu (encore que…), il est  est inhabituel que celles-ci le soient sur des ronds-points, par des Gilets jaunes, résidents temporaires de ces espaces inexistants.

LE RETOUR DE LA RECHERCHE-ACTION

L’originalité de la démarche de l’anthropologie du contemporain, ainsi que des sciences humaines et sociales qui lui sont associées, est d’instaurer un débat entre les Gilets jaunes et les chercheurs. Les travaux d’enquête qui sont en cours ont débuté il y a six mois, en décembre 2018. Le point d’étape qui est effectué aujourd’hui en juin 2019 fait tout naturellement une place large aux récits et aux pratiques de ceux qui ont construit ce mouvement. L’esprit de l’étude de ce mouvement social est celui d’une recherche-action qui reconnaît la mise en forme des récits de ses acteurs comme constitutive de savoirs issus d’une expérience de terrain.

HISTORICITÉ ET ANTHROPOLOGIE DU CONTEMPORAIN

Marc AUGÉ, lorsqu’il a employé le terme de « contemporain », a procédé à une réorientation du champ de l’anthropologie en prenant acte de son histoire afin de lui dessiner un avenir. La contemporanéité n’est pas ici une nouvelle période historique, mais un régime d’historicité qui entretient un rapport particulier à l’histoire.

Le contemporain en anthropologie consiste à porter une attention conséquente à plusieurs choses :

  • au monde qui en train de se défaire, de se refaire, de se faire,
  • aux pratiques, aux représentations, aux institutions… qui sont en évolution permanente, en création continue,
  • aux environnements qui changent,
  • aux altérités sans cesse redéfinies en raison de la circulation mondialisée des personnes et des biens,
  • aux technologies de l’information et de la communication et à leurs effets paradoxaux : rapprocher et éloigner, unir et séparer, simplifier et complexifier.
« Au temps pour nous », rue de Rennes, Paris 6e, 13 février 2019. © Photographie de Bernard Mérigot / CAD.

UNE ANTHROPOLOGIE DES SITUATIONS

L’anthropologie ne peut rester indifférente – et les anthropologues ne peuvent rester indifférents – aux terrains contemporains. Elle doit s’en saisir et ils doivent s’en saisir. Toute observation et toute analyse du présent devient alors un projet anthropologique à l’image des Culture contact et du changement social.

L’anthropologie du contemporain s’efforce de participer à une démarche compréhensive en développant une anthropologie des situations : chaque unité d’observation prend sens dans le présent, et dans une « réalité » choisie, démêlant les fils afin de rendre compte de la complexité et des « dynamiques » à l’œuvre . Elle a trois préoccupations :

  • restituer l’épaisseur des réalités observées,
  • situer leurs tensions constitutives,
  • considérer le temps et la durée pour repérer continuités et discontinuités.

Un événement, une crise, une évolution, un exode… constituent autant d’objets-notions travaillés au sein d’une unité, qu’il s’agisse d’un effet caché de la mondialisation, d’une autochtonie, d’une patrimonialisation, d’une acculturation, d’une environnementalisation. La saisie du monde en acte se fait toujours dans une approche réflexive.

Le choc des authenticités est aussi le choc des temporalités. L’usage varié des catégories anthropologiques contribuent à la production, hier comme aujourd’hui, d’imaginaires sociaux et culturels, de cadres de référence individuels et collectifs.

« On fait du même avec du différent » ou encore « Plus c’est différent plus c’est la même chose » sont des postulats qui ont valeur de vérité anthropologique. Ils invitent -  dans le sillage des travaux de François HARTOG, Nicole LORAUX et Marshall SAHLINS  – à porter l’attention à trois notions : anachronisme, structure et histoire. Retenons le mot d’ordre de ce dernier : « Scruter la structure en mouvement pour repérer le mouvement de la structure » .

DOCUMENT

CONTER ET DÉCRIRE
LES EXPÉRIENCES DES GILETS JAUNES
Atelier des Ronds-points
Journées d’étude

Mercredi 26 juin 2019

1. Enquête sur l’histoire des ronds-points
•   Enquête sur la cartographie historique des ronds-points, par B. Dumenieux et Maurizio Gribaudi.
•   L’observation des ronds-points par des Gilets Jaunes, par Jean Paul et Patricia, Gilet Jaune de l’Ile Saint Denis.
•   Gilets Jaunes et logistiques : univers croisés, par David Gaborieau /ANR Worklog/Paris Est.
2. Ethnographie des ronds-points et des pratiques d’assemblées
•   Le rond-point de Crolles (Grenoble), par Luc Gwiazdzinski.
•   Des ronds-points à Paris : la manifestation du samedi comme nouvelle forme de mobilisation politique, par Quentin Ravelli, CNRS (CMH).
•   La fin des cabanes. Conflits, rapports de force et reconfigurations de l’espace militant sur le rond-point de Camon, par Loïc Bonin et Pauline Liochon.
•   Comment les ronds-points sont devenus des places publiques ? Retour à partir d’observation dans l’Oise et en Seine Saint Denis, par Benoit Hazard (IIAC).
•   Le rond-point de Loch, par Olivier Morin, journaliste.
3. L’organisation d’un mouvement social
•   Témoignages des groupes de l’Oise, de l’Ile-Saint-Denis, de Pierrefitte sur leurs modalités d’organisation.
4. Nos histoires de gilets jaunes ? Les Gilets jaunes : des producteurs de savoirs
•   Introduction, par Hugues Bazin, Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action.
5. L’histoire d’un soulèvement racontée par les Gilets Jaunes
•   Comment je suis devenue Gilet Jaune ? ». Témoignage par Marjory, Collectif Pantin, et Tony Gilet jaune du 78.
•   Reprendre la parole avec des posts ? par Agnès Verdurant.
6. L’expérience des ronds-points et des pratiques d’assemblée
•   D’un hiver sur le rond-point d’Allone (Beauvais) à l’association collégiale, par Michel, David, et Coralie.
•   Des femmes sur les ronds-points, par Ida Susser, Anthropologue et deux femmes gilets jaunes.
•   Poésie des ronds-points et répression des poètes, par Sylvestre Meinzer.
7. Y-a-t-il eu une fraternité des ronds-points ?
•   Petite histoire d’une banderole ?, par Benoit Hazard.
•   Le rond-point du bois de lihus, par Vincent.
•   Domu et Marco à Senlis.
•   Les maraudes de Beauvais, par Maella.
8. S’associer et composer avec les autres
•   Débat entre les gilets jaunes présents, animé par Raphael Challier, Université de Mulhouse.
•   Les gilets jaunes : des composites « a partisan » et pourtant hétérogènes.
9. Composer avec les gilets jaunes : retour d’expérience ?
•   Les Gilets jaunes chez Géodis (Genevilliers), par David et des salariés de Géodis.
•   L’expérience d’un soutien des gilets jaunes à une lutte syndicale : les clinalliances, par Thierry et des salariés des Clinalliances.
•   Des gilets jaunes face à la fermeture d’un hypermarché, par Michel Vindeninde.

Jeudi 27 juin 2019

1. Images en mouvement
Introduction, par Jean Bernard, Ouédraogo, Sylvestre, Monique, Arghyro, Christiane ,Guillaume.
Un univers sonore et esthétique du mouvement, par Benoit
Le groupe du journal « Plein le dos », par Simon, Rubert et d’autres.
Écrire la ville dans des parcours de manifestations, par le Groupe des signataires, Sophie Tissier)
2. Quelles formes pour investir et se réapproprier les espaces encodés du pouvoir ? Débat
3. Travaux en groupes sur des thèmes définis par l’atelier
Reprendre la parole et le contrôle de nos émotions,
« Actions et manifestations ».
« Écrire la violence et l’arbitraire » et autres thèmes à définir ensemble
Récit de l’arbitraire, par Stéphane Espic.
L’abécédaire Gilet Jaunes
Projet d’exposition
« 3e Traces, griffages et graphismes Jaunes »
Atelier pratique d’écriture ou de graphie

RÉFÉRENCES

1. « Conter et décrire les expériences de Gilets jaunes. Atelier des Ronds-points », Journées d’étude organisées par l’Institut interdisciplinaire d’Anthropologie du Contemporain (IIAC), la Maison des Sciences de l’Homme-Paris Nord (MSH) et le Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche action (LISRA), 26 et 27 juin 2019, Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord, 20 avenue Georges Sand, 93210 Saint-Denis-la-Plaine (Seine-Saint-Denis).

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • Un cri de Gilet jaune : « J’existe ! », Inscription collée sur la base d’un candélabre d’éclairage public, rue Saint Martin, Paris, 3e, 19 décembre 2018. © Photographie Bernard MÉRIGOT / CAD.
  • « Au temps pour nous », rue de Rennes, Paris 6e, 13 février 2019. © Photographie de Bernard Mérigot / CAD.

ARTICLES EN LIGNE SUR http://savigny-avenir.info

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°358, lundi 24 juin 2019

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Élections européennes 2019. L’année du chien

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°352 lundi 13 mai, 2019

Je n’ai pas été choqué qu’un chien me regarde lorsque je suis passé devant les panneaux officiels de propagande électorale pour l’élection européenne, qui a lieu le dimanche 26 mai 2019. Un chien qui m’interpelle : « Les animaux comptent, votre voix aussi ». Je tiens à dire que j’aime les animaux. J’aime les chiens. J’ai peut-être une préférence pour les chats, plus mystérieux. En fait, j’aime tous les animaux. Non pas seulement au nom de la nécessaire biodiversité des espèces, mais parce qu’ils sont tous des êtres sensibles et qu’ils n’habitent pas la terre comme nous sans raison. La semaine dernière, tôt le matin, alors que le jour se levait à peine et qu’il pleuvait, en marchant sur le trottoir,  j’ai écrasé un escargot. J’en ai été désolé. Tous les animaux doivent tous être respectés et protégés. Aujourd’hui, pour la plupart, ils tolèrent l’homme sur terre, mais on ne sait pas combien de temps cela durera.

« Les animaux comptent, votre voix aussi ». Affiche du Parti animaliste (Liste n°31) aux élections européennes du dimanche 26 mai 2019. Panneaux électoraux officiels, avenue Charles de Gaulle, Savigny-sur-Orge (Essonne), 12 mai 2019. © Photographie Bernard Mérigot / CAD.

Un chien fait donc l’affiche du Parti animaliste. Celle-ci est collée sur le panneau n° 31. Le nombre total de listes inscrites est de 34. Selon les sondages et les simulations qui existent deux semaines avant le scrutin :

  • il semble que seules 5 listes auront un nombre suffisant de voix pour avoir des élus (composant les 79 élus français),
  • de ce fait, les 29 autres listes, chacune de 79 personnes (ce qui représente un total de 2 291 personnes) n’auront aucun élu.

Ceux qui ont vu la comédie musicale Cats de Andrew Lloyd WEBBER, adaptation de Old Possum’s Book of Pratical Cats (1981) de Thomas Stearns ELIOT (1888-1965), prix Nobel de littérature, se souviennent  que chaque chat possède un nom secret. Les êtres humains aussi ont un nom secret. Leur révélation est  un évènement du sens. La poésie et la psychanalyse nous en ont offert des exemples. Supposons que ce petit chien porte le nom d’Élection européenne, ce qui serait un nom original pour un chien : il risque de faire oublier le vrai nom des candidats et des candidates.  Je ne suis pas expert en races de chien. Il me semble qu’il s’agisse d’un beagle. Si c’est le cas, ce n’est pas une coïncidence parce que c’est un chien qui est actuellement en 2019 « à la mode ». (1)

PETIT TRAITÉ DE SIMULATION

Sondages et simulations d’avant-élection circulent sur les réseaux sociaux et dans les médias. Réalisés et publiés aujourd’hui 13 mai 2019, ils sont des reflets des tendances de fond qui existent avant l’élection du 26 mai 2019. Par-delà les tentatives de manipulations dont elles sont la manifestation de la part des uns et des autres, ils font partie intégrante des campagnes électorales. Ils engagent la notoriété du média qui les publient. Quinze jours à attendre,  pour entendre alors « Je vous l’avais bien dit ! »

La liste des 79 élus français au Parlement européen qui seront élus en 2019 dans deux semaines a été publiée quinze jours avant par Huffingtonpost, « Si les élections européennes avaient eu lieu ce dimanche », elle se répartirait de la façon suivante (2) :

  • Rassemblement national (Jordan BARDELLA) : 24 élus
  • Renaissance/La République en marche : (Nathalie LOISEAU) : 23 élus
  • Les Républicains (François-Xavier BELLAMY) : 14 élus
  • La France insoumise (Manon AUBRY) : 11 élus
  • Europe/Écologie Les Verts (Yannick JADOT) : 7 élus

RASSEMBLEMENT NATIONAL

Le Rassemblement national. Prévision : 24 élus

RENAISSANCE – LA RÉPUBLIQUE EN MARCHE

La liste Renaissance. Prévision : 23 élus.

LES RÉPUBLICAINS

 

Les Républicains. Prévision :14 élus.

LA FRANCE INSOUMISE

La France insoumise. Prévision : 11 élus

EUROPE-ÉCOLOGIE LES VERTS

 

Europe Écologie Les Verts. Prévision : 7 élus.

L’ALTÉRATION DE LA LÉGITIMITÉ DU VOTE

Le problème n’est pas de commenter cette situation, fondée sur une simulation, en se réjouissant ou en déplorant qu’une liste soit devant une autre, ou que telle autre liste soit complètement éliminée. Il consiste tout simplement, dans l’hypothèse où le résultat au soir du dimanche 26 mai soit peu différent de la prévision faite le 13 mai, et mises à part quelques incertitudes (un élu en plus sur une liste, un élu en moins sur une autre liste), dans l’existence même d’une coïncidence entre deux ordres de fait, « ce qui n’a pas encore eu lieu » et « ce qui a effectivement lieu ».

On se rend bien compte que ce nouvel imaginaire électoral, fondé sur l’anticipation et potentialisé par les réseaux sociaux, est porteur d’implications symboliques qui altèrent profondément la légitimité de l’acte de voter, cette pratique majeure de la démocratie. Désormais, on sait à l’avance. Ce qui renforce d’autant l’attente d’une ultime rumeur  provoquant un coup de théâtre de nature à déjouer ainsi les prévisions. L’incertitude de l’attente devient la seule certitude.

Comment expliquer aux jeunes générations, d’une façon convaincante, l’espace grandissant qui sépare de plus en plus deux informations : celle qui anticipe et celle qui rend compte, dans la mesure où elle ont le même contenu ?

LA LIBERTÉ DILATE L’AVENIR DU MOMENT

Qui, parmi les acteurs de la vie politique, tient compte de l’ interrogation citoyenne de déception nouvelle ? Le vote qui était personnel et secret devient collectif et public. Nous sommes en présence de ce qui doit être qualifié de « sensation », comme l’évoquait Paul VALÉRY dans ses Regards sur le monde actuel. Il écrivait « La liberté est une sensation. Cela se respire. L’idée que nous sommes libres dilate l’avenir du moment ».  Avant de poser la question de son Ultima verba : « Que jamais revivant ce qui est aujourd’hui ne te vienne à l’esprit cette lourde parole : A quoi bon ? » (3)

RÉFÉRENCES DE L’ARTICLE
1.
« Le  beagle est un chien de chasse d’origine anglaise qui rencontre actuellement un succès croissant comme petit chien de compagnies. Très gentil, joueur, clown, il s’entend à merveille avec les enfants. Il peut vivre en ville  s’il n’est jamais seul. Sinon il hurle  la mort » (Télé 7 Jours, L’hebdo le plus lu de France, Programmes du 18 au 24 mai 2018, p. 113).
On voit Poppy, un chien beagle dans la publicité pour la Peugeot 208. « Poppy est devenu complètement fou. Il faut que je l’emmène chez le vétérinaire ».
2.
BOUDET Alexandre, « Si les européennes avaient eu lieu ce dimanche, le RN aurait fini en tête et le PS n’aurait eu aucun élu », Huffingtonpost, 13 mai 2019. https://www.huffingtonpost.fr/entry/europeennes-2019-selon-les-sondages-voici-qui-seraient-les-elus_fr_5cd923d1e4b0705e47defb33
3. VALÉRY Paul,
« Respirer », Regards sur le monde actuel in Œuvres, Tome II, Gallimard, 1960, p. 1158.

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • « Les animaux comptent, votre voix aussi ». Affiche du Parti animaliste (Liste n°31) aux élections européennes du dimanche 26 mai 2019. Panneaux électoraux officiels, avenue Charles de Gaulle, Savigny-sur-Orge (Essonne), 12 mai 2019. Photographie Bernard Mérigot / CAD.

COMMENTAIRE
24 mai 2019

DOCUMENT

EUROPÉENNES 2019
COMBIEN D’ÉLUS POURRAIENT OBTENIR CHAQUE LISTE FRANCAISE ?

Les intentions de vote à quelques jours du scrutin permettent d’établir une projection en nombre de sièges pour chaque formation politique.
Combien seront-ils de chaque liste à siéger au Parlement européen ? Dimanche soir, jour des élections européennes, chaque formation politique devrait être fixée.
La France se voit accorder 79 sièges dans l’hémicycle. 79, c’est aussi le nombre de candidats présents sur chacune des 34 listes. Seule une minorité d’entre eux a donc l’espoir d’être élus députés européens. Explications.
Un mode de calcul compliqué. Précision importante pour commencer : seules les listes ayant obtenu 5 % des voix obtiennent des élus. Pour en estimer le nombre pour chacun des partis, il faut se plonger dans le mode de calcul, un peu complexe.
Le scrutin se déroule en un seul tour et il a lieu à la proportionnelle, avec en plus la règle dite de la plus forte moyenne. En clair, chaque liste se voit d’abord attribuer un nombre de sièges proportionnel à son nombre de voix. Les sièges restants (ceux qui auraient dû revenir aux autres listes s’il n’y avait pas le seuil des 5 % des voix) est attribué aux formations ayant obtenu la plus forte moyenne.
Six listes devraient avoir des élus. Pour établir une projection, nous avons estimé les intentions de vote à partir de cinq sondages de cinq instituts différents, publiés cette semaine : Ipsos, Elabe, BVA, Harris et Ifop. Voici le résultat pour les listes au-dessus de 5 % :
•   Rassemblement national : 23,8% des voix
•   Renaissance (LREM et MoDem) : 22,8%
•   Les Républicains : 13%
•   La France insoumise : 8,5%
•   Europe Écologie-Les Verts : 7,9%
•   Place publique-Parti socialiste : 5,1%
L’abstention est estimée à 52,7 %. Comme il y a 47,1 millions d’électeurs inscrits en France pour ces élections, le nombre de votants attendu est donc de 22 millions.
De 5 à 24 sièges. Selon nos calculs, si ces projections d’intentions de vote se confirment dimanche, les nombres de sièges seront répartis ainsi :
•   Rassemblement national : 24 siège
•   Renaissance (LREM et MoDem) : 23 sièges
•   Les Républicains : 12 sièges
•   La France insoumise : 8 sièges
•   Europe Écologie-Les Verts : 7 sièges
•   Place publique-Parti socialiste : 5 sièges
-
Répartition des eurodéputés français élus le 26 juin 2019. Projection réalisée le 23 mai 2019. Extrait du journal Le Parisien, 24 mai 2019.
On arrive bien aux 79 sièges attribués à la France. Mais attention, les élus français ne seront dans un premier temps que 74 au Parlement européen, en attendant que le Brexit ne prenne effet et que les eurodéputés britanniques qui seront élus dimanche ne quittent Bruxelles. Cinq d’entre eux resteront donc sur la touche. Selon nos calculs, voici la répartition des élus qui siégeront dans l’immédiat :
•   Rassemblement national : 22 sièges
•   Les Républicains : 12 sièges
•   La France insoumise : 7 sièges
•   Europe Écologie-Les Verts : 7 sièges
•   Place publique-Parti socialiste : 4 sièges
•   Renaissance (LREM et MoDem) : 22 sièges
Il faut noter également que si la liste de Debout la France menée par Nicolas Dupont-Aignan franchit finalement le seuil des 5 % (les sondages l’évaluent à environ 4 %), elle devrait récupérer quatre sièges. Ces derniers seront soustraits des autres formations politiques.
RÉFÉRENCES DU DOCUMENT
BERROD Nicolas, « Européennes 2019. Combien d’élus pourraient obtenir chaque liste française ? » , Le Parisien,24 mai 2019, p. 6.
LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS
Répartition des eurodéputés français élus le 26 juin 2019. Projection réalisée le 23 mai 2019.
Extrait du journal Le Parisien, 24 mai 2019.

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°352, lundi 13 mai 2019

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Pour une anthropologie globale du politique. Vers une approche post-autoritaire (Sari Hanafi)

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°351 lundi 6 mai, 2019

Le monde s’est-il émancipé de la condition coloniale et de l’hégémonie occidentale en matière de production du savoir ? Rien n’est moins sûr. C’est l’une des nombreuses remises en cause énoncées par le sociologue Sari HANAFI dans un article publié dans la revue internationale Dialogue Global. Professeur de sociologie à l’université américaine de Beyrouth (Liban), il est président de l’International Sociological association (ISA), l’association internationale de sociologie. Pour lui, il faut tenir compte à la fois de l’incidence du colonialisme et de l’incidence de l’autoritarisme local.

Sari HANAFI. Extrait de Global Dialogue, International Sociological Association,
Vol. IX/1, avril 2019, p.5.

 L’EXEPTION ET L’AUTORITARISME

« L’autoritarisme, tel que nous le concevons, n’est pas simplement la tendance des États à agir de façon antidémocratique en exerçant une coercition bureaucratique et policière sur la société », écrit Sani HANAFI. (1) Il ajoute que tous les États, et tous les organes qui exercent un pouvoir quelconque, ont des « moments » où ils pratiquent « l’exception et l’autoritarisme ». Lautoritarisme est « la suppression systématique de la responsabilisation ou de la participation de la population dans les décisions de l’État ainsi qu’une forte centralisation du pouvoir exécutif dans les mains d’une bureaucratie », reprenant le propos de Graham HARRISON en 2018.

DE L’AUTORITARISME À LA BRUTALISATION
(« Brutalizing authoritarianism »)

Sari HANAFI rappelle que l’une des idées maîtresses de Norbert ELIAS  exposée dans son célèbre ouvrage Sur le processus de civilisation : recherches sociogénétique et psychogénétique (2) est que « les sociétés évoluent à travers un mouvement de régression de la violence individuelle » : c’est  la pacification des comportements (« the pacification of behaviors »). Cette vision de Norbert ELIAS doit être révisée.
Nous assistons en effet aujourd’hui à ce que Josepha LAROCHE désignait en 2017 comme « le retour du refoulé », ou ce que George MOSSE qualifiait en 1991 de « brutalisation » des sociétés, soulignant ainsi une « érosion du mouvement civilisationnel ». Il en donne trois exemples :

  • les acteurs étatiques sont les principaux responsables de la brutalisation de la société par l’intermédiaire de la police et de l’armée. On peut y ajouter, dans la plupart des pays, les gouvernements, la justice et les médias, avec leurs pratiques d’accusation médiatique instantanée de citoyens innocents,
  • de nombreux acteurs non étatiques montent en puissance (comme l’État islamique, des acteurs sectaires et interstitiels, des groupes de pression… qui court-circuitent l’État).
  • les acteurs non étatiques qui opèrent à l’échelle internationale, tels que les multinationales et les marchés financiers qui constituent ce que James ROSENAU appelait en 1990 les « acteurs sans souveraineté ».

Liberté ou contrainte ? Les personnes sont-elles libres de bouger à leur guise et de faire bouger le monde ? Ou bien est-ce le monde qui les contraint à agir comme celui-ci l’entend ?
Collection « Territoires et Démocratie Numérique Locale (TDNL) », 2019.

 LA JUSTIFICATION DE LA VIOLENCE D’ÉTAT

Il existe un « état de connivence » que l’on peut caractériser par le fait que « les acteurs non étatiques agissent rarement sans qu’il y ait consentement et facilitation de la part des acteurs étatiques ». Cela entraine des conséquences :  les acteurs étatiques et non étatiques brutalisent la société, mais aussi préfigurent la brutalisation à l’échelle du monde. « Nous sommes aujourd’hui à la fois témoins et parties prenantes, les guerres, les insurrections, les guérillas urbaines, les émeutes… entraînant une « brutalisation de l’arène politique » (« brutalisation of politics »). Cela justifie que faire de la politique implique nécessairement l’exercice de la violence.

L’autoritarisme néolibéral (« neoliberal authoritarism ») est une configuration qui n’est en aucun cas le résultat d’une simple combinaison de deux termes, mais le résultat d’une articulation entre :

  • ce qui modifie le néolibéralisme (qui devient de plus en plus autoritaire),
  • ce qui modifie les régimes autoritaires (qui s’appuient de plus en plus sur le néolibéralisme).

Tout le monde sait que le néolibéralisme a engendré, et continue d’engendrer, sur le plan social et économique des injustices et un appauvrissement généralisé. Ce qui est nouveau, c’est que l’État déploie de manière systématique et délibérée un pouvoir centralisé et coercitif dans le but d’opérer une transformation capitaliste des sociétés Les forces sociales qui soutiennent l’État ne se définissent pas seulement en termes de classe (Nicos POULANTZAS), mais en termes de hiérarchies raciales et de hiérarchies de genre qui sont le produit de ce qu’Aníbal QUIJANO a appelé la « colonialité du pouvoir » (« coloniality of power »). Elle s’exerce à la fois dans le temps et dans l’espace.

L’AUTONOMIE POLITIQUE DE LA PERSONNE

Selon Maeve COOKE, il existe deux composantes interdépendantes du raisonnement pratique autoritaire :

  • Premièrement, il y a une conception autoritaire du savoir (« There are authoritarian conceptions of knowledge »).
    « Elle consiste à restreindre l’accès au savoir à un groupe privilégié de personnes et à soutenir un point de vue préservé des influences de l’histoire et du contexte, qui garantit le bien-fondé inconditionnel de leur revendication de vérité et de légitimité. »
  • Deuxièmement, il y a une conception autoritaire de la justification. (« There are authoritarian conceptions of justification »).
    « Elle opère une séparation entre d’une part la validité des propositions et des normes, et d’autre part le raisonnement des sujets humains pour lesquels ces propositions et ces normes sont proclamées valables. »

La notion de citoyen implique l’autonomie politique de chaque personne. Maeve COOKE revendique pour les citoyens le droit d’avoir une autonomie éthique (« ethical autonomy »).  Celle-ci repose sur l’intuition que la liberté de l’être humain consiste en la liberté de former et de défendre une conception du bien sur la base de raisons qui lui sont propres.

LES CITOYENS AUTORITAIRES
(« Authoritarian citizens »)

L’autoritarisme existe en corrélation avec des citoyens autoritaires. Il existe plusieurs mécanismes qui en assurent la formation et la reproduction. Celles-ci sont toujours encouragées « par le haut ».

Sari HANAFI conclut : «Authoritarian leaeders stifle the imagination : they seek gray automatons that follow their commands rather than autonomous subjects with independent personalities ».

« Les dirigeants autoritaires étouffent l’imagination : ils préfèrent de mornes automates prêts à suivre leurs ordres plutôt que des sujets autonomes et des personnalités indépendantes ».

 RÉFÉRENCES

1. HANAFI Sari, « De nouvelles orientations pour une sociologie globale », Dialogue Global, Vol IX/1, avril 2019. http://globaldialogue.isa-sociology.org/wp-content/uploads/2019/03/v9i1-french.pdf
Sari Hanafi
est professeur à l’Université américaine de Beyrouth (Liban) et Président de l’International Sociological association/ISA (Association internationale de Sociologie) pour un mandat de quatre ans (2018-2022).

2. ELIAS Norbert, Über den Prozeß der Zivilisation : soziogenetische und psychogenetische Untersuchungen (Sur le processus de civilisation : recherches sociogénétique et psychogénétique), Bâle, 1939. Rééditions 1969 et 1976.

Le livre a été publié en français en deux parties :

  • ELIAS Norbert, La civilisation des mœurs, 1974. Traduction de Pierre KAMNITZER. Correspond au chapitre : « Wandlungen des Verhaltens in den weltlichen Oberschichten des Abendlandes » (Métamorphoses du comportement des classes sociales supérieures en Occident).
  • ELIAS Norbert, La Dynamique de l’Occident, 1975. Traduction de Pierre KAMNITZER. Wandlungen der Gesellschaft : Entwurf zu einer Theorie der Zivilisation (Métamorphoses de la société : esquisse d’une théorie de la civilisation).

 

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°351, lundi 6 mai 2019

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Le centenaire impossible de la mort du peintre Charles Milcendeau (1872-1919)

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°350 lundi 29 avril 2019

Charles MILCENDEAU nait en 1872 à Soullans, au coeur du Marais Breton vendéen. La majeure partie de son oeuvre de peintre est inspirée par les paysages et par les habitants de la région. Il décède en 1919. Un siècle après, l’année 2019 voit la commémoration du centenaire de sa mort par le Musée Charles Milcendeau de Soullans (1). C’est l’occasion de nous interroger à la fois sur le sens d’une commémoration centennale et sur le double va-et-vient entre un lieu et une oeuvre. Ceux-ci dépassent les explications fondées sur de simples «influences».

  • Qu’est-ce que que ce lieu particulier, le Marais Breton Vendée, a apporté à l’artiste ?
  • Qu’est-ce que l’artiste a apporté à cette même région ?
  • Qu’apporte-t-il aujourd’hui, un siècle après sa mort ?
  • Quels rapports la mémoire entretient-elle avec son oeuvre ?
  • Quels seront ces rapports demain ?
Atelier reconstitué du peintre Charles MILCENDEAU (1872-1919).
Musée Charles Milcendeau à Soullans (Vendée), 2 mai 2013.

© Photographie Bernard Mérigot/CAD.

L’ACTEUR JOUE AU PEINTRE

Toute photographie in situ d’un musée est le témoignage d’un moment unique, la trace d’une visite réelle. C’est aussi un moment de l’histoire de la présentation au monde des collections conservées. Celle-ci relève de la muséographie, c’est-à-dire d’un dispositif – une mise en scène – qui ne consiste pas seulement de présenter des objets au présent, mais de les représenter au passé. Ce faisant, la logique s’inverse : représenter le présent pour présenter le passé.

  • La photographie ci-dessus, prise en 2013, montre l’atelier de Charles MILCENDEAU tel qu’il était visible par le public. Deux tableaux, une maraîchine devant une bourrine et un autoportrait, le mobilier, la palette, la boîte à couleur, l’ombrelle… réalisent une mise en scène à la façon dont notamment  Georges-Henri RIVIÈRE en a réalisé dans la seconde moitié du XXe siècle au Musée national des Arts et traditions populaires (MNATP) du Bois de Boulogne, aujourd’hui démantelé.
  • En 2018, une nouvelle mise en scène est effectuée et reproduite par Vendée Tourisme, qui est l’Office départemental du Tourisme en Vendée. Cette fois, un acteur réel, « joue » Charles MILCENDEAU et marque ainsi de sa présence l’atelier du peintre. C’est un peintre « vivant ». Il effectue un croquis, « à la façon de » Charles MILCENDEAU, mais ce n’est pas Charles MILCENDEAU.

« Musée Charles Milcendeau, peintre voyageur »,
Collection 2019, Fiche n°15, Vendée Tourisme, format 10 x 12 cm, recto-verso. Collection GRMBV / CAD.

CET ÉTRANGE OBJET DU CENTENAIRE

Après tout, la commémoration qui intervient en 2019, cent ans après le décès du peintre Charles MILCENDEAU en 1919, pourrait jouir d’une totale liberté à l’égard de l’objet commémoré dans la mesure où aucune personne vivante n’est évidemment à-même de venir commenter, voire contester le contenu des dispositifs ou des propos d’aujourd’hui. Mais cette liberté n’est qu’une liberté d’apparence : elle supporte des contraintes qui impliquent que trois conditions préalables soient réunies :

  • que l’on dispose d’un minimum de témoignages parvenus jusqu’à nous sur l’objet commémoré,
  • que l’on soit à même d’en effectuer une lecture critique,
  • que soit identifiée la vraie nature de l’objet centenaire, c’est-à-dire que soit explicité la perspective de la commémoration.

Que commémore-t-on ? Un homme ? Une oeuvre ? Ou bien autre chose ? Et quoi donc ?

QU’EST-CE QU’UN « OBJET COMMÉMORÉ » ?

« Centenaire de… ». Il faut s’interroger sur cet « objet centenaire commémoré » , étrange objet qui n’est en rien un objet naturel. C’est un objet construit, socialement et culturellement. Il nous impose d’établir une relation entre deux moments séparés par cent années. Pourquoi le nombre « 100 » ? Certainement en application de la « Loi des chiffres ronds », porteur d’un effet symbolique puissant, voir magique, ainsi qu’un haut pouvoir mnémotechnique. Il est évident qu’il ne se passe rien de particulier cent ans après un évènement donné, une naissance, un décès, ou la publication d’un livre, sinon précisément la production même de son centenaire en provoquant un effet de sens. En fait, paradoxalement, c’est l’anniversaire qui constitue l’évènement de quelque chose qui à l’origine n’est rien. Rien, par rapport au sens dont on le charge aujourd’hui.

Le fait que l’objet commémoré soit chronologiquement antérieur au fait qui constitue l’objet de la commémoration ne permet aucunement d’établir une logique temporelle reconnaissant le premier comme cause, et le second comme effet. Parce que l’objet de la commémoration n’est pas l’objet commémoré, et que celui-ci entretient un rapport fantasmé avec lui. N’oublions pas que cent années se sont écoulées entre les deux et que l’objet présent n’est plus le même que l’objet passé : il a tout simplement changé du fait de l’évolution de son mode d’existence socio-culturelle et de la perception nouvelle que nous en avons présentement.

L’oeuvre d’un peintre qui est décédé dans une grande discrétion, voire dans une indifférence quasi générale, a t-elle quelque chose à voir avec les éloges qui lui sont adressés un siècle plus tard ? Certes un fil relie les deux. Mais on peut soutenir que la commémoration s’applique paradoxalement à un objet qui n’a jamais existé. Il n’y a pas de continuité dans la mémoire. Nous sommes ici confrontés à un «entre-deux», entre l’inexistant et l’oubli, entre la réalité et la fiction. Autant de conditions propices aux reconstructions, aux reconstitutions, aux réinventions.

« 2019 : année du centenaire de la mort du peintre Charles MILCENDEAU (1872-1919) ». Musée Charles Milcendeau, Soullans (Vendée), p. 1. Dépliant format 21 x 9,9 cm, 4 p. Conception graphique Service communication de la Communauté de communes Océan Marais de Monts, 2019. Archives CAD.

VOYAGER DANS LE TEMPS
VOYAGER DANS LES LIEUX

Un musée est une institution culturelle vivante. Son projet, son nom, ses bâtiments, ses collections évoluent dans le temps. Il nait, il grandit, il vieilli, il se fait soigner. Et hélas, meurt parfois. Nous citions le Musée national des Arts et Traditions populaires de Paris. Il est né en 1937, il est devenu majeur (il a ouvert ses portes) en 1972, et il est mort en 2005. (Voir : SEGALEN Martine, Vie d’un Musée 1937-2005, Stock, 2005, 360 p.)

En 1976 la commune de Soullans acquiert l’ancienne propriété de Charles MILCENDEAU à Bois-Durand. Les peintures murales de la maison sont protégées en 1980 au titre de l’Inventaire des Monuments Historiques.

« Le Musée Milcendeau-Jean Yole est la propriété de la commune de Soullans. Son fonctionnement est pris en charge par la Communauté de communes du canton de Saint-Jean-de-Monts. Antenne de l’Écomusée de la Vendée, la structure est administrée par la Conservation départementale des Musées de Vendée. A ce titre, le musée est contrôlé par l’État. »

Le 27 mai 1982, le Musée Milcendeau-Jean Yole est inauguré.

En 1994, la première salle d’exposition est agrandie par la construction d’une nouvelle salle d’exposition, « organisée autour d’un patio rappelant l’Espagne où l’artiste a fait de nombreux séjours ». Les salles, par des baies vitrées sont ouvertes sur le marais qui entoure le musée « pour créer un lien avec les oeuvres de l’artiste qui font une large place aux paysages ». Le musée renferme plus d’une centaine d’œuvres de l’artiste issues de collections publiques et privées.

En 2013, le Musée est à nouveau agrandi et fait l’objet d’une nouvelle présentation des collections

LE MUSÉE
ET LE PROJET DE CENTENAIRE 2019

Les institutions évoluent. Les discours qu’elles tiennent également. Tout document édité par une institution constitue un moment de son histoire. Il est porteur d’éléments de langage : succession de phases : répétition de mots, « faits mis en avant », raccourcis, glissements, hypothèses, mais aussi de non-dits, silences… Des mots nouveaux apparaissent, des idées nouvelles aussi. Le document de présentation du centenaire est présenté ainsi :

« Niché au coeur du Marais breton vendéen, dans un bel écrin de verdure, le musée du peinte vous attend. Laissez-vous charmer par ce lieu où cet artiste vendéen a vécu. Un véritable voyage artistique ! »

« Formé par Gustave MOREAU à l’École nationale des Beaux-Arts aux côtés de MATISSE, MARQUET et ROUAULT avec lesquels ils se lie d’amitié, Charles MILCENDEAU est reconnu par les plus grands critiques et vivait de son art. Ses oeuvres sont exposées dans les plus grands musées en France et à l’étranger : au Musée d’Orsay à Paris, au Metropolitan Museum of Art (MOMA) de New York. »

« C’est à Soullans, sa commune natale, que vous pourrez découvrir plus de 80 oeuvres réalistes représentant la vie dans le marais et des paysages nourris de ces voyages en Espagne, en Corse, en Bretagne… »

« Le Musée Charles Milcendeau c’est :

  • le seul musée d’Art du Nord-Ouest Vendée.
  • Un musée vivant qui propose des animations, des rencontres avec les créateurs/artistes et des ateliers.
  • Une exposition permanente consacrée au peintre soullandais Charles Milcendeau (1872-1919).
  • La maison de l’artiste qu’il transforme en oeuvre, ornée de peintures murales, inscrites à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques.
  • Un cadre romantique avec un patio à l’esprit andalou et un jardin d’agrément.
« 2019 : année du centenaire de la mort du peintre Charles MILCENDEAU (1872-1919) ». Musée Charles Milcendeau, Soullans (Vendée), p. 1. Archives Groupe de Recherche du Marais Breton Vendéen / CAD.

« La maison authentique de Charles Milcendeau, lieu d’inspiration pour les artistes et créateurs ! En 1905, Charles Milcendeau s’installe au Bois-Durand dans une propriété composée d’une maison maraîchine et d’une bourrine lui servant d’atelier. Sa demeure inspire le peintre qui souhaite en faire un lieu de partage pour de nombreux artistes. De nos jours, ce lieu est devenu un musée qui offre toujours une ambiance feutrée et intimiste. Il accueille les créateurs et artistes qui partagent leurs savoir-faire ».

« L’année du centenaire. Cela fait 100 ans que Charles Milcendeau nous a légué son impressionnant héritage artistique. 2019 sera marqué par des évènements autour d’oeuvres inédites. Laissez-vous guider par l’artiste, réincarné à cette occasion, pour mêler son art à la musique. (2)

ITINÉRAIRE DU
« PEINTRE INÉGALÉ DU MARAIS VENDÉEN »

Charles MILCENDEAU naît à Soullans le 18 juillet 1872. Son père tient un commerce, à la fois auberge et bureau de tabac. Il fréquente l’école communale de Soullans. Pensionnaire à Challans (1885) puis au Lycée de La Roche-sur-Yon (1886), il entre à l’Institut Livet à Nantes (1888).

Il part à Paris pour y suivre les cours de l’Académie Julian (1891) où il rencontre le peintre Gustave MOREAU (1892) et est admis à l’École nationale des Beaux-Arts à Paris (1892).

A la mort de son père, Charles MILCENDEAU achète la propriété de Bois Durand composée de deux maisons basses. La première lui sert d’habitation, la seconde, plus modeste, est aménagée en atelier de peintre.

Il effectue des voyages dont il rapporte croquis, dessins, et tableaux : en Flandres, (1894), en Bretagne (1882, 1899) et surtout à Ledesma, en Espagne, en Andalousie, dans la région de Salamanque, où il séjourne régulièrement entre 1901 et 1909.

Charls MILCENDEAU a laissé un peu plus de mille oeuvres : peintures, dessins, gouaches, pastels, aquarelles…). Pour ne citer que trois oeuvres parmi les plus connues, citons Repas des maraîchins, La mère, Soir d’hiver au pays de Soullans.

On doit s’interroger sur la manifestation dans les années 1890-1894 de la vocation pour le dessin et la peinture chez Charles MILCENDEAU, jeune maraîchin de Soullans, fils d’un tenancier de café, âgé alors de douze ans. Une réponse sera formulée en 1933, quartorze ans après sa mort, dans une œuvre de fiction du romancier Marc ELDER (1884-1933). Originaire de Nantes, il a été distingué en 1913 par le prix Goncourt (pour roman Le Peuple de la mer). Il a laissé plusieurs témoignages sur Charles MILCENDEAU, soit en tant que critique d’art, conservateur du Musée de Nantes, soit en tant que romancier. C’est un grand écrivain dont l’écriture est fondée sur des informations précises, fruits d’enquêtes de terrain pertinentes.

Marc ELDER publie en 1933, l’année de sa propre mort, un roman La Bourrine qu’il dédie « A la mémoire de Charles Milcendeau, peintre inégalé du marais vendéen ». C’est sa dernière oeuvre, l’une des plus achevée. Le roman se déroule à Saint-Jean-de-Monts en 1928. Parmi les personnages, il y a un peintre qui s’appelle Blaise PERROT.  Au travers du personnage de Monsieur Blaise, Marc ELDER raconte la naissance de la vocation de Charles MILCENDEAU pour le dessin et la peinture.

« A mesure que Blaise grandit, un étrange démon s’empara de sa personne, ses yeux s’ouvrirent : il avait le don de voir. Les formes, se dépouillant pour lui de leur complexité apparente, découvrirent les secrets de leur équilibre, leurs mystérieuses correspondances; la vie prit le sens indéfinissable et pathétique de l’art; la nature emprunta des voix. Il fallut bien obéir : le tyran intérieur ne se montrait pas d’humeur conciliante. Le garçon dessina, peignit, gagna Paris, voyagea. » (3)
ELDER Marc,
La Bourrine, Ferenczi, Paris, 1933, p. 61.

LA PEINTURE EST UNE CHASSE

On a souligné le caractère tourmenté et tragique des paysages peints par Charles MILCENDEAU. Marc ELDER éclaire la démarche de l’artiste : loin d’être un peintre d’atelier, Charles MILCENDEAU est un peintre d’extérieur. Il décrit cet extérieur, partant l’hiver en yole dans le marais pour peindre, une activité qu’il compare à une chasse, tandis qu’un autre maraîchin de Soullans qui s’appelle Averty part de son côté chasser aux oies. Deux chasses cohabitent au même moment dans les mêmes lieux.

« Monsieur Blaise chassait aussi de son côté, mais armé de ses pinceaux, d’une toile, d’un carnet de croquis. Inlassablement, il poursuivait les phases tragiques de la torture hivernale qui convulsait le visage du marais. A toute heure du jour, sous le crachin, dans la brume, dans la bourrasque, on le voyait manier son bachot d’une poigne solide, en vrai maraîchin qui a poussé, comme un col-vert, un pied dans l’étang, l’autre dans la douve. Sa longue silhouette, aiguisée par un feutre en coup de vent, profilait sur la grisaille, à tout les points de l’horizon, son ombre aventurière. Il fallait un véritable déluge pour l’obliger à endosser une capote cirée ou à plier bagages. Sur le moindre bossis, au coin des ponceaux jetés entre les fermes et la chaussée, sur l’accotement des routes, il fixait son chevalet avec des pierres, des cordes et se mettait à peindre. L’immensité balayée, tordue, les cieux mélancoliques et blessés, la plainte du frêne, du tremble, de la bourrine lui donnait la fièvre. Son coeur vivait dans le drame. Parfois, les bras las d’émotion, il sentait des larmes inonder son visage, l’âme saisie de frissons insensés au contact de toutes ces âmes gémissantes qu’il était seul à percevoir dans la nature en détresse. » (4)
ELDER Marc,
La Bourrine, Ferenczi, Paris, 1833, p. 138-139.

L’OBJET DES COMMÉMORATIONS
N’EST JAMAIS ÉVIDENT

Les commémorations centennales (centennale : qui a lieu tous les cent ans, qui embrasse une période de cent ans) sont des pratiques sociales. Comment, en ce début de XXIe siècle, les sciences sociales les pensent-elles ? On se souvient qu’en 1889 une série de commémorations nationales sont organisées pour le Bicentenaire de la Révolution française de 1789. Puis en 2014-2018, d’autres commémorations nationales du centenaire de la Guerre 1914-1918.

En 2014, un colloque international intitulé « Revisiter la commémoration. Pratique, usages et appropriations du Centenaire de la Grande guerre 1914-1918 » est organisé par l’université de Paris Nanterre et les Archives nationales. Les réflexions de ses organisateurs s’appliquent à toutes les commémorations lorsqu’ils relèvent que « Les travaux sur les commémorations s’appuient sur la croyance diffuse que les politiques de la mémoire produiraient des effets sur leurs publics ». Ils remarquent :

« On ne sait guère ce que les individus voient et font quand ils déambulent dans une exposition historique, quand ils participent à une cérémonie ou quand ils se rendent sur un site historique. ».

Ils posent une série de questions qui sont autant de remises en cause concernant l’évidence des commémorations centennales qui sont proposées comme des évènements évidents et légitimes. (5)

  • Quels sens les visiteurs d’expositions, les auditeurs des discours et des publics de spectacle et de reconstitution historiques donnent-ils à leurs pratiques ?
  • Que font-ils de ce qu’ils voient ?
  • Par quels prismes nouent-t-ils une relation avec le passé ?
  • Ces pratiques mettent-elles systématiquement en jeu des rapports à l’histoire ?
  • Si on peut penser que ces expériences sont hétérogènes, peut-on établir des typologies raisonnées qui dégageraient des modes typiques d’appropriation de ces dispositifs ?
  • Qui participe aux commémorations ? Dans quels contextes, avec qui et sous quelles formes ?
  • A qui s’adresse la commémoration en termes, notamment, de genre et de catégories socio-professionnelles ?
  • Quels sont les publics scolaires des commémorations, ce « jeune public », souvent captif, souvent considéré comme l’indicateur du « succès » ou de l’ « échec » de tel ou tel événement commémoratif.
Le complot. Le père Cadou et Pierritte Besseau,  tableau de Charles Milcendeau. Couverture du Bulletin cantonal 1982 Pays de Monts (La Barre-de-Monts, Notre Dam-de-Monts, Saint-Jean-de-Monts, Le Perrier, Soullans, 11e édition, Saint-Jean-de-Monts, 1982, n.p. Ce numéro contient l’article de Francis RIBEMONT « A propos du Musée Milcendeau-Jean Yole ». Archives GRMBV / CAD. (6) (7)

POUR LE DEUXIÈME CENTENAIRE DE CHARLES MILCENDEAU
EN 2119

Le Marais Breton-vendéen, en tant que «pays» singulier, n’est ni un objet unitaire, ni un objet immuable. Il change, ses représentations changent, les perceptions que l’on en a changent, et les productions socio-culturelles qui le constitue agrègent et désagrègent en permanence les éléments composites qui lui donnent son existence. Il s’agit d’un objet technique au sens où l’entendait Gilbett SIMONDON. (8)

Objet pluriel qu’une une simple vision ne suffit pas à considérer en entier, il nécessite le croisement de deux regards, l’un qui vient de l’intérieur, l’autre de l’extérieur, produisant ainsi une double reconnaissance, l’une par ses habitants, l’autre par les «étrangers», qu’il s’agisse d’habitants de longue lignée généalogique (au moins l’année 1704 pour le premier ancêtre identifié de Charles MILCENDEAU), ou d’habitants temporaires, les touristes en constituant depuis les années 1960, une catégorie ciblée « prospectée, incitée, encouragée ».

Ce que l’on désigne sous le nom  d’ « identité » d’un lieu, dont l’usage se révèle parfois si trompeur, est le résultat d’une lente construction, toujours remaniée, jamais achevée. Les érudits locaux, les romanciers, les peintres régionalistes en ont été les acteurs essentiels durant la première moitié du XXe siècle : ils ont à la fois observé et imaginé leur pays, le pays qui est « le leur ». En prononçant ce mots, et en l’écrivant, on ne peut pas s’empêcher d’entendre « le leurre », désignation d’un objet qui détourne l’attention et qui empêche de voir clairement autre chose. Façon de dire que le pays apparent est invisible sans la construction identitaire qui permet de le voir et de le dire.

Entre l’imagination et l’observation – qui va de l’observation imaginée à l’imagination observée – laquelle des deux est la plus forte ? Qui peut le dire sinon celui qui voit ce que les autres ne voient pas, qui en le conduit jusqu’à une représentation achevée et qui en garde  la trace ? C’est à ce carrefour indécidable que se situe Charles MILCENDEAU.

L’oeuvre du peintre Charles MILCENDEAU constitue un des maillons de la chaîne identitaire du pays maraîchin et de ses habitants. Il a disparu au lendemain de la Première Guerre mondiale, dans le XXe siècle naissant. Son premier centenaire de 2019 s’ouvre dans le début du XXIe siècle, époque de l’Europe et du « monde mondialisé », marqué par l’ouverture de nouveaux lieux qui échappent aux formes de reconnaissances durables transmises jusqu’alors : déterritorialisations, non-lieux, hors-lieux, hétérotopies, migrances…

En ce début de XXIe siècle, les sites Internet, réseaux sociaux (Facebook…), photographies (Instagram…) et vidéos partagées (U Tube…) fabriquent de d’identité en ligne à flux continu. Les facebooqueurs, les selfistes, les instagrammeurs, les snapchatistes, les utubeurs, ou les twiteuristes... tous producteurs et créateurs -  conscients et inconscients – de données traçables, datables, et localisables par la mémoire GPS, et donc algoritmables, c’est-dire commercialisables, et donc piratables à l’insu de leurs créateurs ?
Ce sont ces données qui permettent de plus en plus de tracer – c’est-à-dire de pouvoir suivre à la trace – bientôt la totalité des comportements individuels (Qui, Quoi, Quand, Où…?). Ce sont ces données algoritmées qui constituent désormais l’identité des lieux. A l’image de cette indication nouvelle figurant sur le dépliant du Musée Charles Milcendeau : « Longitude : 1° 54′ 33′. W. Latitude : 46° 46′ 43. 69′ N ». Peu importe où il se trouve : il n’y a plus qu’a entrer la donnée dans le GPS. Ne pas réfléchir par où on passe. A la limite, presque fermer les yeux. Ça y est, on est arrivé.

Dans les cent années qui nous séparent de 2019 à 2019, il n’y aura peut-être plus de peintres qui partirons « à la chasse » des paysages. Les selfies les auront remplacés. Mais il demeurera toujours des d’unités territoriales restreintes à l’égard desquelles continueront de se poser ces deux questions permanentes :

  • Comment le lieu façonne l’homme ?
  • Comment l’homme façonne le lieu ?

Avec toujours l’incertitude de confondre le lieu imaginaire avec le lieu réel, le personnage historique avec le personnage reconstitué.

Un centenaire porte sur le destin d’un corpus, d’une production constituée (écrits, peintures, enregistrements musicaux, archives…). Il ne porte pas sur des objets, mais sur la relation entretenue avec ces objets, avec leur trace. Cette relation n’est jamais fondée ni sur la continuité, ni sur une mémoire totale. Elle est faite de discontinuités, d’oublis, de redécouvertes, de réminiscences, de ruptures et de réconciliations. Elle est une confrontation avec la part irrémédiablement perdue d’une vie créatrice.

Les sollicitations de la marchandisation des lieux sont nombreuses. Appartenant au monde de la vie économique locale, de l’emploi et du développement touristique, celles-ci font pression pour constituer des objets de marquage territorial en se servant d’une relation imaginaire au lieu. La pente est forte et les bonnes raisons sont nombreuses.
Au nom de quoi s’opposer à ces nouveaux objets fabriqués, aux relations présentes qu’elles créent, ainsi qu’aux relations futures qu’elles cherchent à établir ? Peut-être en veillant à ce qu’elles ne se fondent pas sur des reconstitutions culturelles de ce qui n’est plus, qui s’avéreraient anachroniques à l’égard d’un passé authentique. Mais qui peut dire l’authenticité ? Le paradoxe est qu’un passé, même réinventé au présent, constitue un nouveau passé pour les temps futurs.
Alors, anticipons un instant pour affirmer que les années 2019-2119 seront décisives. Ce sera le second centenaire de la mort de Charles MILCENDEAU, qui nous révèlera en 2019 le destin des constructions sociales de la relation entre le peintre et le lieu.

RÉFÉRENCES
1.
Musée Charles Milcendeau, peintre voyageur, 84 Chemin du Bois-Durand, 85300 SOULLANS,  02 51 35 03 84,  http://musee-milceandeau.fr/
2.
Musée Charles Milcendeau, Soullans (Vendée), « 2019 : année du centenaire de la mort du peintre Charles MILCENDEAU (1872-1919) », p. 1
3. ELDER Marc,
La Bourrine, Ferenczi, Paris, 1933, p. 61.
4. ELDER Marc,
La Bourrine, Ferenczi, Paris, 1833, p. 138-139.
5.
Revisiter la commémoration. Pratiques, usages et appropriations du Centenaire de la Grande Guerre (Revisiting Commemoration), Colloque international, 24-25 mars 2016, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, Archives Nationales, Paris. https://calenda.org/344561
Comité d’organisation : Sylvain Antichan (Labex PasP), Isabelle Chave (Archives Nationales), Sarah Gensburger (CNRS -ISP), Benjamin Gilles (BDIC), Rosine Lheureux (Archives Nationales), Jeanne Teboul (Labex PasP), Valérie Tesnière (BDIC), Sofia Tchouikina (Université Paris Saint Denis).
6. CONSEIL GÉNÉRAL DE LA VENDÉE (Écomusée de la Vendée
), Musée Milcendeau Jean Yole, Bois-Durand, Soullans, La Roche-sur-Yon, Conseil général de la Vendée, 64 p. Préface de Jean Crochet, Conseiller général, Maire de Soullans. ISBN 2-908017-20-2
« Le Musée Milcendeau-Jean Yole est la propriété de la commune de Soullans. Son fonctionnement est pris en charge par la Communauté de communes du canton de Saint-Jean-de-Monts. Antenne de l’Écomusée de la Vendée, la structure est administrée par la Conservation départementale des Musées de Vendée. A ce titre, le musée est contrôlé par l’État. »

7. VITAL Christophe,
Le Groupe de Saint-Jean-de-Monts. Deux générations d’artistes dans le marais vendéen, 1892-1950, Somogy Éditions d’Art, 2000, 216 p. ISBN 2-85056-299-4
Voir le chapitre II : « Charles Milcendeau et le « pays maraîchin », p. 36-47.
8. SIMONDON Gilbert, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, 1958.

Autres sources :
« Maison Milcendeau », Commune de Soullans, Bulletin municipal, n°3, 1980.
« Exposition Jean Yole. Inauguration », Commune de Soullans, Bulletin municipal, n°4, 1980.
« Maison Milcendeau », Commune de Soullans, Bulletin municipal, n°5, 1981.

https://docplayer.fr/40980327-Exposition-temporaire-charles-milcendeau-le-maitre-des-regards-lecture-d-oeuvre-mode-d-emploi.html

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • Atelier reconstitué du peintre Charles MILCENDEAU (1872-1919). Musée Charles Milcendeau à Soullans (Vendée), 2 mai 2013. © Photographie Bernard Mérigot/CAD.
  • « Musée Charles Milcendeau, peintre voyageur », Collection 2019, Fiche n°15, Vendée Tourisme, format 10 x 12 cm, recto-verso. Collection GRMBV / CAD.
  • « 2019 : année du centenaire de la mort du peintre Charles MILCENDEAU (1872-1919) ». Musée Charles Milcendeau, Soullans (Vendée), p. 1. Dépliant format 21 x 9,9 cm, 4 p. Conception graphique Service communication de la Communauté de communes Océan Marais de Monts, 2019. Archives Groupe de Recherche du Marais Breton Vendéen / CAD.
  • « 2019 : année du centenaire de la mort du peintre Charles MILCENDEAU (1872-1919) ». Musée Charles Milcendeau, Soullans (Vendée), p. 2-3. Archives Groupe de Recherche du Marais Breton Vendéen / CAD.
  • Le complot. Le père Cadou et Pierritte Besseau,  tableau de Charles Milcendeau. Couverture du Bulletin cantonal 1982 Pays de Monts (La Barre-de-Monts, Notre Dam-de-Monts, Saint-Jean-de-Monts, Le Perrier, Soullans, 11e édition, Saint-Jean-de-Monts, 1982, n.p. Ce numéro contient l’article de Francis RIBEMONT « A propos du Musée Milcendeau-Jean Yole ». Archives GRMBV / CAD. (6) (7)

DOCUMENT

GÉNÉALOGIE DE  CHARLES MILCENDEAU
(1872-1919)

Un des ancêtres de Charles MILCENDEAU, est né le 17 mai 1704, à Soullans. Il se nomme Jacques MILSENDEAU. La graphie de son patronyme évoluera de MILSENDEAU à MILCENDEAU à partir de l’acte de naissance de Pierre MILCENDEAU le 24 décembre 1772.
NB. Les indications ci-dessous sont données sous toutes réserves et méritent d’être vérifiées et complétées. Nous ferons figurer toute correction qui nous sera adressée à la la fin de l’article en Commentaire.
  • Jacques MILSENDEAU
    + 17/05/1704 à Soullans
    époux de Jeanne GUILBAUD
    + 21/08/1700 à Soullans, à l’age de 68 ans
  • Jacques MILSENDEAU
    + 1/02/1711, à Soullans, à 35 ans
    époux de Françoise FORTIN, née le 10 O2/1675
    + 24/09/1749, à Soullans à 75 ans
  • Jacques MILSENDEAU
    né le 28/12/1704 à Soullans
    épouse le 28/08/1731 à Soullans Marie BESSEAU, née le 06/04/1707 à Soullans
    + 07/02/1761, à Soullans à 52 ans
  • Jacques MILSENDEAU
    né le 03/04/1738 à Soullans
    + dans le courant de l’an III
    marié le 19/02/1770 à Soullans à Marie FORTIN
    + dans le courant de l’an III
  • Pierre MILCENDEAU
    né le 24/12/1772 à Soullans
    marié le 18/07/1810 au Perrier à Marie-Jeanne BONNIN
  • Pierre-Guillaume MILCENDEAU
    né le 09/04/1811 au Perrier
    marié le 10/01/1838 (cordonnier) à Challans à Louise-Rose NAULLEAU (Tailleuse) née le 19/11/1812, au Perrier
    + 05/06/1889 (Propiétaire) à Soullans
  • Charles, Clément, Narcisse MILCENDEAU
    née le 19/11/1812 à Soullans
    marié le 22/07/1868 à Challans (Propriétaire)
    + 1904 à Croix-de-Vie
  • Charles, Edmond, Théodore MILCENDEAU, Artiste peintre
    né le 18/07/1872 à Soullans (parents : aubergistes)
    marié le 04/11/1909 à Marguerite BONNOR, née le à d’Eurville (Haute-Marne) décédée au Perrier (Tailleuse)
    + 01/04/1919 à Soullans

DOCUMENT

IL Y A 100 ANS MOURAIT CHARLES MILCENDEAU
(1919-2019)

Jean-Michel Rouillé, maire de Soullans, André Ricolleau, président de Océan-Marais-de-Monts et Annie Josse, responsable des sites patrimoniaux de la communauté de communes.
Jean-Michel Rouillé, maire de Soullans, André Ricolleau, président de Océan-Marais-de-Monts et Annie Josse, responsable des sites patrimoniaux de la communauté de communes.
Le 1er avril 1919 le peintre soullandais s’éteignait à l’âge de 47 ans, emporté par la maladie. La commune et la communauté de communes veulent lui rendre hommage cette année.
En ce lundi 1er avril, la commune de Soullans voulait honorer celui qui, comme le dit André Ricolleau, le président de la communauté de communes, « a eu du mal à être reconnu par ses concitoyens de son vivant, et qui est sans doute aujourd’hui le Soullandais le plus célèbre ». Jean-Michel Rouillé, maire de Soullans confirme : « Milcendeau est associé à Soullans, et réciproquement. On ne peut que féliciter nos prédécesseurs qui ont racheté la propriété du Bois-Durand en 1970, et enclencher la démarche pour transformer la maison du peintre en un musée. »
Cinq temps forts marqueront le centenaire de la disparition de Charles Micendeau. Il y aura d’abord la Century party, une soirée festive lors de la nuit des musées, le samedi 18 mai, de 18 h 30 à 23 h 30. Ce soir-là, le peintre pourrait bien hanter les lieux, ou du moins un de ses sosies. Puis, le soir de la fête de la musique le 21 juin, les écoles de musique du Pays de Monts, de Challans et de Saint-Hilaire-de-Riez entraîneront les visiteurs dans une visite concert, à partir de 20h30.
De la Bretagne à la Corse
Au cours de l’été, deux soirées célébreront la mémoire du peintre soullandais. Le groupe breton Barba Loutig donnera un concert lundi 15 juillet. Les habitants de la commune et des communes voisines pourront y assister, pour la modique somme de 5 €. Lundi 12 août ce sera le tour du pays basque, avec le groupe Vox Bigerri.
Annie Josse précise : « Milcendeau, peintre voyageur, a été passionné par l’Espagne, ces deux régions et la Corse, ce sera pour nous une façon de faire découvrir ces univers qui l’ont fasciné. » Tous les mardis à 20 h 30 du 9 juillet au 20 août, Charles Milcendeau, le descendant de l’illustre artiste, vous invite à des nocturnes insolites, des visites originales et animées. (Entrée à partir de 4 €)
Le bouquet final du centenaire aura lieu dans le cadre des journées européennes du patrimoine, le samedi 21 et le dimanche 22 septembre. Ce jour-là, le musée du Bois-Durand sera d’ailleurs une étape des cyclistes de Vélocéane.
Annie Josse invite les visiteurs à découvrir « des tableaux de collections privées, de Soullandais ou d’ailleurs, qui s’intégreront dans les deux salles du musée ».
RÉFÉRENCE DU DOCUMENT
« Soullans. Il y a 100 ans mourait Charles Milcendeau, Ouest-France, 2 avril 2019.

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°350, lundi 29 avril 2019

Territoires et Démocratie numérique locale (TDNL) est un media numérique mis en ligne sur le site http://savigny-avenir.info.
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Référence du présent article : http://www.savigny-avenir.fr/2019/04/29/le-centenaire-impossible-de-la-mort-du-peintre-charles-milcendeau-1872-1919/
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In memoriam. Jacques Berthomé (1951-2019)

Les lecteurs de ce site sont familiers des nombreuses pages que Territoires et démocratie numérique locale a consacré aux recherches sur la Vendée et sur le Marais Breton Vendéen (1). C’est tout naturellement que Bernard MÉRIGOT, son président, rend hommage ici à Jacques BERTHOMÉ, un de ses acteurs majeurs, qui vient de disparaître.

Joël GROLLIER, Jacques BERTHOMÉ, Thérèse KLEINDIENST, Bernard MÉRIGOT
(De gauche à droite)
Assemblée générale du Groupe de Recherche sur le Marais Breton Vendéen
vendredi 25 mars 1988, Hôtel de Ville de Saint-Jean-de-Monts
© Photographie CAD

Ce samedi 13 avril, au moment où je m’apprêtais à lui adresser depuis la région parisienne un long mail, avant de nous revoir en Vendée la semaine prochaine à l’occasion des vacances de Printemps, j’ai appris par un appel téléphonique de Luc, l’un de ses beaux-frères, que Jacques BERTHOMÉ venait de nous quitter. Sa disparition vient mettre un terme à quarante années d’amitié, de recherches et de travail commun.

Nous nous sommes rencontré à la fin des années 1970, je crois bien à une conférence organisée durant l’été au Palais des Congrès de Saint-Jean-de-Monts par Joseph ROUILLÉ qui animait alors l’association des Écrivains de Vendée. Jacques et moi avons alors partagé tout de suite une commune approche à l’égard de ce qui constituait l’enracinement local,  son histoire, ses mutations et l’impérieuse nécessité de s’y impliquer bénévolement. Au fil des années se sont ainsi succédé, dans le cadre des associations Culture, Art et Découverte (CAD) et le Groupe de Recherche sur le Marais Breton Vendéen, conférences sur l’histoire locale, tables-rondes sur la généalogie, sur la toponymie, publication de plusieurs livres et d’articles, organisation d’un stage de musique et de danse traditionnelle avec Marc PERRONE.

Il a vécu un investissement déterminé pour tout ce qui l’enracinait à Saint-Jean-de-Monts, la commune où il était né, et Soullans, la commune dont il a été de directeur général des services de la mairie, et au-delà, toutes les communes qui partagent la même appartenance singulière au Marais Breton Vendéen, et à ses marges, fondatrice d’une identité que les érudits locaux, les écrivains régionalistes et les musiciens traditionnels se sont faits, à chaque génération, les «mainteneurs».

Jacques BERTHOMÉ avait de grandes qualités. Il s’intéressait à l’histoire, à la toponymie, à la généalogie, aux cartes postales anciennes, aux livres régionalistes, aux arts et traditions populaires, aux danses et musiques traditionnelles, etc. Je me souviens qu’il dansait avec rigueur et élégance, notamment le quadrille de Bouin. Il avait le goût d’une nécessaire authenticité et n’aimait pas les structures qui cherchent à imposer une vision convenue. Il était discret et ne se mettait pas en avant. Il était disponible et savait tisser des réseaux. Il eut l’intuition de nombre de projets, les favorisa et les conduisit jusqu’à leur réalisation. Thérèse KLEINDIENST (1916-2018), ancienne secrétaire générale de la Bibliothèque nationale, avec qui nous avons travaillé l’un et l’autre, avait reconnu ses vastes connaissances ainsi que la rigueur qu’il mettait dans ce qu’il entreprenait.

J’ai une pensée émue pour son épouse Thérèse, pour ses frères et soeurs et leur famille.

Jacques BERTHOMÉ (1951-2019) interprète une danse du Marais Breton Vendéen,
Ferme du Vasais, Saint-Jean-de-Monts (Vendée). Début des années 1980.© Photographie CAD.

RÉFÉRENCES

1. Sur le Groupe de Recherche sur le Marais Breton Vendéen (GRMBV), voir l’article en ligne: http://www.savigny-avenir.fr/qui-sommes-nous/groupe-de-recherche-sur-le-marais-breton-vendeen-grmbv/

Sur la contribution de Jacques BERTHOMÉ à l’histoire locale, voir notamment les articles suivants en ligne :

 

LÉGENDE DES ILLUSTRATIONS

  • Joël GROLLIER, Jacques BERTHOMÉ, Thérèse KLEINDIENST, Bernard MÉRIGOT (De gauche à droite). Assemblée générale du Groupe de Recherche sur le Marais Breton Vendéen, vendredi 25 mars 1988, Hôtel de Ville de Saint-Jean-de-Monts © Photographie CAD
  • Jacques BERTHOMÉ (1951-2019) interprète une danse du Marais Breton Vendéen, Ferme du Vasais, Saint-Jean-de-Monts (Vendée). Début des années 1980. © Photographie CAD.
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Référence du présent article : http://www.savigny-avenir.fr/2019/04/14/in-memoriam-jacques-berthome-1951-2019/
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L’homme politique en public dit-il la vérité ou bien ment-il ? (Nicolas Chamfort)

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°346, lundi 1er avril 2019

Les hommes politiques ont un formidable désir d’ « être présents au monde » et de communiquer. Ils s’emparent de tous les moyens susceptibles, selon eux et selon leurs conseillers, qui sont de nature à valoriser leur image, et par là, leur assurer de futurs succès électoraux. Existe-il une part d’authenticité dans les actes qu’ils produisent dans l’espace public, à une époque où le cinéma, la télévision, et les réseaux sociaux imposent à tous, partout et de façon constante, des modèles d’attitudes et de langages ? De quel « vouloir être » ces postures construites, fabriquées consciemment sont-elles l’expression ?  En voulant paraître sincères, ne sont-elles pas une véritable façon de mentir ? De quelle vérités sont elles alors révélatrices ?

Heurtoir de porte, ou « la main sur la porte qui s’offre à la main du visiteur ».
Les Arcs-sur-Argens (Var), 30 décembre 2017.
© Photographie Bernard Mérigot/CAD, 2017.

« TOUT FUT EXPLIQUÉ »

Pour répondre à la question que nous posons, la lecture des Maximes et pensées (1795) de Sébastien Roch Nicolas CHAMFORT (1741-1794) nous est précieuse. Le moraliste rapporte qu’un jour, le Contrôleur général des finances présenta à Louis XV un projet de Cour plénière que le Roi devait présider. « Tout fut réglé entre le roi, madame de POMPADOUR et les ministres » écrit CHAMFORT. « On dicta au Roi les réponses qu’il ferait au Premier président. Tout fut expliqué dans un mémoire dans lequel on disait : Ici le Roi prendra un air sévère, ici, le front du Roi s’adoucira ; ici, le Roi fera tel geste ». Chamfort termine en précisant : « Le mémoire existe ». (Pensée n°693)

VALORISER L’EXERCICE DU POUVOIR

Ainsi donc, Louis XV était déjà entouré, avant l’heure, de « conseillers en communication », collaborateurs zélés qui mettaient en scène paroles et attitudes du Roi. On peut considérer que de tout temps l’entourage des princes a cherché à valoriser l’exercice du pouvoir auquel ils participaient et que rien, dans ce domaine, n’a été inventé par le monde moderne. En revanche, ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est le problème moral qui se pose : quelqu’un qui exerce un pouvoir a-t-il le droit de prononcer des paroles qu’il ne pense pas, ou bien de feindre des sentiments qu’il ne ressent pas ?

DISTANCE ET FAMILIARITÉ

S’il n’est plus concevable aujourd’hui que les élus de la République soient inaccessibles, il n’est pas concevable non plus qu’ils affichent une fausse familiarité à l’égard de leurs électeurs. Que penser d’un homme politique qui se mettrait à embrasser toutes ses électrices et leurs enfants, ou bien encore à tutoyer et à passer la main dans le dos de ses administrés ? La vraie politesse de l’élu est dans la juste mesure entre la distance et la familiarité. Son élection, si elle lui a conféré pour un temps l’exercice de certaines fonctions, ne lui a pas donné de droits particuliers, mais des devoirs : on est plus exigeant à l’égard d’un élu que de toute autre personne.

L’ÊTRE ET LE PARAÎTRE

Les hommes politiques déploient de coûteux efforts – coûteux pour les finances publiques – pour se fabriquer ce qu’ils considèrent comme une « bonne » image auprès des électeurs. Cette image fabriquée se révèle, dans les faits, particulièrement fragile lorsqu’elle est confrontée à la réalité des hommes et des évènements : le bon sens gouverne en définitive davantage les esprits qu’on ne le pense. Comme l’écrivait CHAMFORT,« Dans les grandes choses, les hommes se montrent comme il leur convient de se montrer ; dans les petites, ils se montrent comme ils sont. »

RÉFÉRENCES
CHAMFORT Nicolas, « Pensée n°693 », Maximes et pensées (1795).

LÉGENDE DES ILLUSTRATIONS

  • Heurtoir de porte, ou « la main sur la porte qui s’offre à la main du visiteur ». Les Arcs-sur-Argens (Var), 30 décembre 2017. © Photographie Bernard Mérigot/CAD, 2017.

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°346, lundi 1er avril 2019

COMMENTAIRE du 3 avril 2019

Le texte que l’on peut lire ci-dessus a été publié sur Internet a 4 h du matin du lundi 1er avril 2019. Dans la journée, le débat sur l’usage du mensonge dans l’espace public de la politique a connu une actualité soudaine lorsqu’il a été révélé que le président de la République Emmanuel MACRON venait de nommer Mme. Sibeth NDIAYE au poste de Porte-parole de l’Élysée. En effet celle-ci, alors qu’elle était conseillère à la Présidence de la République, avait publié le 15 juillet 2017 un Tweet dont le contenu était le suivant : «J’assume pleinement de mentir».

https://www.contrepoints.org/wp-content/uploads/2019/04/arg.png

« J’assume parfaitement de mentir », Sibeth NDIAYE, 15 juillet 2017.

Les aveux de mensonge sont rares de la part des acteurs de la vie politique. Dans le cas présent, l’intéressée a déclaré que sa phrase avait été «sortie de son contexte» et qu’elle voulait dire qu’elle reconnaissait pratiquer consciemment le mensonge  «pour protéger la vie privée du président».

Qu’est-ce qui est du domaine de la vie publique d’un président de la République ? Qu’est-ce qui est du domaine de la vie privée ? Le problème est qu’à partir du moment où Emmanuel MACRON est devenu président, il a perdu toute vie privée, celle-ci est devenue publique. La preuve : il la met lui-même en scène dans les médias et les  magazines people.

Frédéric MAS y voit une victoire du sophiste Thrasymaque. « L’interlocuteur de Socrate dans La République de Platon, agacé par les questions du philosophe sur la justice, lui explique tout simplement que « le juste n’est rien d’autre que l’intérêt du plus fort ». En d’autres termes, celui qui a le pouvoir dicte ses conditions, il juge de ce qui est autorisé ou non, peu lui importe la vérité ». L’auteur conclut que l’ère de la post-vérité est celle où pouvoir apparaît avec ses relations de dominations, dans toute leur crudité. « Peu importe que vous ayez tort ou raison, ce qui compte désormais, c’est si vous êtes du côté du manche ou de l’enclume. »

VOIR L’ARTICLE :
MAS Frédéric, « Nomination de Sibeth Ndiaye : Macron, président de la post-vérité ? », Contrepoint,3 avril 2019. https://www.contrepoints.org/2019/04/03/340703-nomination-de-sibeth-ndiaye-macron-president-de-la-post-verite
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Références du présent article : http://www.savigny-avenir.fr/2019/04/01/quel-doit-etre-le-comportement-dun-elu-en-public-nicolas-chamfort/

 

 

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Les « Gilets jaunes » sont un analyseur psychologique, social et politique (Wright Charles Mills)

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°344, lundi 18 mars 2019

Le mouvement des « Gilets jaunes » mobilise la France tous les samedis, de façon continue depuis le mois de novembre 2018, soit depuis quatre mois aujourd’hui. Le samedi 16 mars 2019 est la 18e semaine de manifestations dans les rues : c’est l’ « Acte 18 ». Les Gilets jaunes ne constituent pas un simple fait d’actualité politico-sociale, mais — et d’une façon essentielle — un « analyseur» : analyseur de la société, analyseur de nous mêmes, analyseur des sciences sociales qui ont pour fonction d’enquêter, d’étudier et de réfléchir sur l’espèce humaine et sur ses étranges façons de vivre en communauté.

« En raison de la manifestation des Gilets jaunes certaines stations/gares sont fermées ». Écran numérique d’information pour les voyageurs de la RATP, Station Saint-Michel, Paris, samedi 16 mars 2019.
© Photographie Bernard Mérigot/CAD.

L’ANALYSEUR « GILETS JAUNES »

On ne peut pas se satisfaire du schéma dominant qui considère les « Gilets jaunes » comme des objets susceptibles d’être commentés par l’actualité médiatique, d’être instrumentalisés par les déclarations des politiques, d’être décryptés « à chaud » dans les studios des chaînes de télévision par toutes sortes d’experts (science politique, sociologie, économie, anthropologie…). (1) Après tout, les gaz lacrymogènes, les grenades de désencerclement et les Flash-Ball (LBD), les jets des lances à eau des policiers et des gendarmes n’atteignent que les reporters de terrain « en direct », en préservant les plateaux des studios des chaînes de télévision.

Il faut renverser les termes de cette logique : les « Gilets jaunes » ne sont pas « des objets qui sont analysés », mais « des objets qui analysent », c’est-à-dire des objets appartenant à une réalité agissante produisant des effets dans plusieurs domaines :

  • sur un objet général, qui est celui de l’état de la société de ce début du XXIe siècle,
  • sur la façon dont ses membres subissent la société présente,
  • sur les moyens dont nous disposons, pour la sentir, la ressentir, la penser et en être les acteurs les moins dépendants possibles, c’est-à-dire les plus conscients possibles.
  • sur l’ensemble les contenus et des pratiques de communication ainsi que l’état présent des sciences humaines et sociales.

La sociologie, et plus particulièrement le courant de l’analyse institutionnelle, définit un analyseur comme « un évènement qui fait apparaître le non-dit d’une institution ». (2) Francis TILMAN précise que l’analyseur « oblige les forces et les intérêts en concurrence au sein d’une institution, et jusque-là occultés, à se révéler, à mettre bas les masques ». Il donne comme exemple les incidents qui font scandale et qui empêche les discours de façade pour révéler des vérités jusqu’alors occultées (intentions, partis pris, intérêts, alliances…).

L’analyseur peut être « naturel » ou « construit ».

  • l’analyseur naturel est celui qui survient dans la vie d’une organisation sans qu’il ait été provoqué à des fins d’analyse.
  • l’analyseur construit est celui qui est mis en place pour provoquer volontairement un incident dont la mise en tension forcera chacun à se dévoiler et à abattre ses cartes.

LA DÉPOSSESSION CHRONIQUE DU POUVOIR

Le sociologue américain Wright Charles MILLS (1916-1962) a défini avec justesse, il y a près de soixante ans, les deux territoires qui sont précisément occupés par cet objet et par ces moyens. Il écrit en 1959 :

« À ceux qui, de façon chronique, sont démunis de pouvoir, et dont la conscience s’arrête au milieu quotidien, il [le sociologue] révèle par son analyse le retentissement qu’entraîne sur ces milieux les décisions et les lignes de forces structurelles, et comment les épreuves personnelles rejoignent les enjeux collectifs. Ce faisant, il révèle ce qu’il a découvert concernant les actes des puissants. Telles sont les missions éducatives dont il est investi, et ce sont là également ses grandes missions auprès de la collectivité, s’il est appelé à s’adresser à un grand public. » (3)

Nous retiendrons les définitions que donne Charles Wright MILLS.

  • l’état social des gilets jaunes, qui comme toute minorité exclue, est composée de « ceux qui, de façon chronique, sont démunis de pouvoir, et dont la conscience s’arrête au milieu quotidien »,
  • les épreuves personnelles qui rejoignent les enjeux collectifs,
  • le pouvoir qui est constitué par les « actes des puissants »,
  • la mission du chercheur en sciences sociales, auxquels nous ajouterons celle du citoyen éclairé et actif, qui est de « révéler ce qu’il a découvert concernant les actes des puissants ».

Charles Wright MILLS est connu pour avoir développé le concept de « Sociological imagination », c’est-à-dire d’ « d’imagination sociologique ». Elle consiste pour le chercheur à « se mettre provisoirement à la place de l’ « autre », de celui que l’on veut étudier dans ses motivations sans risquer de se perdre dans un dédale de jugements moraux : que ce soit la personne de sexe opposée, l’enfant ou le vieillard, l’immigrant, le criminel, ou tout ce que l’on n’est pas, mais sans pour autant adopter de manière définitive ses points de vue ou ses croyances », comme le note Yves LABERGE. (4)

LE MILIEU DU QUOTIDIEN

Que signifie « une conscience qui s’arrête au milieu du quotidien » ? Il ne s’agit en aucune façon d’une sous-intelligence du monde. Tout au contraire, il s’agit d’une dénonciation du « milieu quotidien », de cet espace limité et contraint à l’intérieur duquel de plus en plus de Français vivent. Le slogan des Gilets jaunes « Fin du monde, fin de mois, même combat » en est la parfaite expression comme l’atteste cet extrait du Dauphiné libéré qui relate une manifestation qui a lieu à Albertville (Savoie).

« Ce samedi 9 mars (2019), comme les précédents, les Gilets jaunes sont au rond-point à l’entrée nord d’Albertville. Ils distribuent des tracts sans bloquer la circulation. Et préparent la mobilisation de samedi prochain. En plus de cette occupation de rond-point, ils rejoindront l’association “Nous voulons des coquelicots” pour une marche pour le climat et la justice sociale, au départ du parc olympique à 10 heures. Leur slogan commun sera : « Fin du monde, fin du mois, même combat ». L’après-midi, de 15 à 18 heures, une marche pour le climat aura également lieu à Chambéry, sur le principe de plusieurs défilés convergents vers la place de la mairie. » (5)

BLESSURES ET DÉFAITES POLITIQUES

Le phénomène des Gilets jaunes, après quatre mois d’existence, et dix-huit samedi continus de manifestations dans toute la France, sont la démonstration, comme le dit Alain FAURE, que « les politiques ne se construisent que dans la blessure et les défaites » (6), blessures des uns et blessures des autres, défaites des uns et défaites des autres. La vie collective bienveillante, sereine et apaisée demeure une espérance.

RÉFÉRENCES

1. La cha^ne de télévision d’informations continues BFM TV affiche en ce mois de mars 2019, lors de ses émissions en direct, un bandeau placé en bas de l’écran qui mentionne « Priorité au décryptage ». En fait de décryptage, il s’agit d’un placage de descriptions, d’informations et d’argumentaires dont l’ambition se limite à répondre, sous l’angle de l’immédiateté et du sensationnalisme, se limitant aux questions « Que se passe-t-il ? », « Que va-il se passer ? ». Un décryptage déjà formaté et mis en récit. Bien avant que l’évènement ne se produise, son commentaire préexiste déjà. Il vient rejoindre les éléments de langage diffusés par les conférences de presse et les points-presse des autorités à l’intention des journalistes.
2. TILMAN Francis,
« L’analyse institutionnelle », Le Grain ASBLI, 24 octobre 2005.  http://www.legrainasbl.org/index.php?option=com_content&view=article&id=118
3. MILLS Charles Wright,
The Sociological Imagination, 1959.
MILLS Charles Wright,
L’imagination sociologique, Paris, Éditions La Découverte, 2015. Traduction française.
4. LABERGE Yves,
« Charles Wright Mills, L’imagination sociologique », Amerika, Mémoires, identités, territoires, n°17, 2017, https://journals.openedition.org/amerika/8265
5.
« Albertville. Gilets Jaunes. Fin du monde, fin du mois : même combat », Le Dauphiné libéré, 9 mars 2019.  https://www.ledauphine.com/savoie/2019/03/09/albertville-fin-du-monde-fin-de-mois-meme-combat
6. FAURE Alain,
« Les gilets jaunes vivent quelque chose d’euphorisant », Le Dauphiné, 19 décembre 2018. Alain Faure est directeur de recherche au CNRS.

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • « En raison de la manifestation des Gilets jaunes certaines stations/gares sont fermées ». Écran numérique d’information pour les voyageurs de la RATP, Station Saint-Michel, Paris, samedi 16 mars 2019. © Photographie Bernard Mérigot/CAD.

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°344, lundi 18 mars 2019

COMMENTAIRE du 25 mars 2019
J. KELL

UNE INCROYABLE VIOLENCE

Le samedi 23 mars 2019, Geneviève LEGAY, militante associative âgée de 73 ans, habitant Nice (Alpes Maritimes), se trouve Place Garibaldi. Des policiers, des CRS, chargent. Elle est grièvement blessée à la tête et transportée à l’hôpital.

Le lendemain dimanche 24 mars, à l’Aéroport de Nice, le président de la République Emmanuel MACRON, accorde un entretien au journal Nice Matin. Interrogé sur cet incident il déclare « Je souhaite d’abord qu’elle se rétablisse au plus vite et sorte rapidement de l’hôpital, et je souhaite la quiétude à sa famille. Pour avoir la quiétude, il faut avoir un comportement responsable. Je pense que quand on est fragile, on peut se faire bousculer, on ne se rend pas dans des lieux qui sont définis comme interdits et on ne se met pas dans des situations comme celle-ci. Cette dame n’a pas été en contact avec les forces de l’ordre. Elle s’est mise en situation d’aller dans un endroit interdit, de manière explicite, et donc d’être prise dans un phénomène de panique. Je le regrette profondément, mais nous devons, partout, faire respecter l’ordre public. Je lui souhaite un prompt rétablissement, et peut-être une forme de sagesse.

Cette déclaration d’Emmanuel Macron, sous l’apparence d’un faux « bon sens » (« Quand on est fragile… »), est d’une nature profondément perverse. Elle est porteuse d’une incroyable violence. Elle constitue une discrimination fondée sur l’âge et la condition physique des citoyens comme critère pour déterminer qui a le droit et qui n’a pas le droit, de se trouver dans la rue pour y exprimer des idées.

La logique de l’État est aujourd’hui de sous-entendre une idée-limite, celle d’une nouvelle légitimité démocratique qui prendrait la forme – pourquoi pas ? – d’un examen médical qui délivrerait un certificat d’aptitude physique, condition préalable pour être autorisé à manifester.

Alors que l’on peut être dans la rue sans être un manifestant affirmé. Comment distinguer le manifestant et le passant ? Comment faire la part entre être là, hic et nunc, et manifester la-bas et demain ? Comme dans l’amour courtois lorsqu’on déclarait sa flamme, désormais pour manifester, il faut aussi se déclarer  ? Manifestant ou non manifestant ? Manifestation déclarée ou manifestation non déclarée ? Manifestation autorisée, ou manifestation non autorisée ? Une démocratie procédurale est en train de se construire. Elle réduit la démocratie effective comme une peau de chagrin.

Qui peut certifier qu’un Gilet jaune blessé lors d’une manifestation était vraiment en bonne santé avant de s’y rendre et d’être atteint par un tir de Flash-Ball (LBD) ? Avait-il vraiment ses deux yeux avant d’en perdre un ?

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Référence du présent article : http://www.savigny-avenir.fr/2019/03/18/les-gilets-jaunes-sont-un-analyseur-psychologique-social-et-politique-wright-charles-mills/
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Les gilets jaunes et le Rapport annuel 2019 de la Cour des comptes (Didier Migaud)

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°339, lundi 11 février 2019

Quel rapport y a t il entre le mouvement des Gilets jaunes qui s’est manifesté à partir du mois de novembre 2018, et le Rapport annuel 2019 de la Cour des comptes ? Il y en a un, sinon Didier MIGAUD, le Premier président de cette juridiction administrative, n’aurait pas  nommément évoqué lors de sa conférence de presse du mercredi 6 février 2019, ni cette mobilisation populaire, ni les effets des décisions prises par le président de la République Emmanuel MACRON et par le Premier ministre Édouard PHILIPPE.

Didier MIGAUD, Premier président, présente le Rapport public annuel 2019 de la Cour des comptes,
le mercredi 6 février 2019, Grand’chambre de la Cour, 13 rue Cambon, Paris.
Sur la photo, De gauche à droite, Michèle PAPPALARDO, rapporteure générale du Rapport public, Didier MIGAUD, Premier président, Raoul BRIET, président de la 1ère Chambre. © Photographie Bernard Mérigot / CAD.

LA TRAJECTOIRE IMPRÉCISE
DES COMPTES PUBLICS

Didier MIGAUD déclare que « La trajectoire [des comptes publics] inscrite en septembre 2018 dans le projet de loi de finances a été substantiellement modifiée par les mesures d’urgence annoncées en décembre, en réponse au mouvement des « gilets jaunes ». Il ne nous revient nullement d’apprécier le contenu et l’opportunité de ces mesures. L’analyse figurant dans le Rapport annuel consiste à apprécier leur impact sur les comptes publics ». (p. 3) (1)

Plusieurs choses sont dites ici. D’abord, qu’un évènement qui se produit dans les deux derniers mois de l’année 2018 (la première manifestation des Gilets jaunes, dite « Acte I », a eu lieu le 17 novembre 2018), c’est-à-dire durant une période très courte (six semaines sur les cinquante-deux semaines de l’année civile), suffit à déséquilibrer l’année comptable de l’exercice budgétaire. Ensuite, qu’un phénomène imprévisible ne peut être évalué ni dans ses effets directs, ni dans ses effets indirects, le Gouvernement n’étant pas en mesure de chiffrer leur coût financier. On appréciera la belle métaphore de « trajectoire » appliquée aux comptes publics. C’est une façon de dire, sans ici le moindre jeu de mot, que l’État « en marche » ne sait pas exactement où il va dans le domaine financier.

« LES ATTENTES IMMENSES DE NOS CONCITOYENS »

La Cour des comptes signifie ainsi que les modifications budgétaires arrêtées par le président de la République Emmanuel MACRON, le Premier ministre Édouard PHILIPPE et le gouvernement sont porteuses d’effets budgétaires à ce jour ignorés. Dans sa même intervention Didier MIGAUD souligne que « notre Rapport public parait à l’heure où certains de nos concitoyens expriment d’une façon inédite leurs attentes immenses à l’égard de l’action publique et de ses gestionnaires ». (p. 1)

Il insiste :

« A cout terme, la Cour estime indispensable que le Gouvernement présente, dès que possible, des projets de loi de finances rectificatives pour l’État et la sécurité sociale. Ces textes devaient intégrer, de manière sincère et exhaustive, l’ensemble des mesures annoncées en décembre et les conséquences de l’évolution défavorable de la situation macroéconomique que nous observons depuis l’automne ». (p. 2)

ET SI L’ÉVALUATION DES POLITIQUES PUBLIQUES
ÉTAIT UN PROJET SUBVERSIF ?

Le propos de Didier MIGAUD doit être replacé dans contexte du Rapport annuel de la Cour des comptes, qui lui-même doit être replacé dans le contexte général de la place occupée par la Cour des comptes dans le dispositif constitutionnel français. Depuis la réforme constitutionnelle de 2008, la Cour des comptes a pour mission d’assister le Parlement et le Gouvernement dans l’évaluation des politiques publiques. Dans une publication d’octobre 2018 intitulée Les Juridictions financières (2) le Cour des comptes elle-même écrit :

« Lorsqu’elle évalue une politique publique, la Cour des comptes cherche à vérifier si les résultats de cette politique sont à la hauteur des objectifs fixés si les moyens utilisés le sont de manière efficace et efficiente. » (p. 17)

« Le rôle de la Cour des comptes n’est pas de commenter les décisions politiques, mais d’évaluer leurs conséquences et de formuler des recommandations pour atteindre les objectifs votés par le Parlement ». (p.17)

Relevons les quatre principes de la démarche de la Cour des comptes :

1. « vérifier si les résultats de la politique [du Gouvernement] sont à la hauteur des objectifs fixés,
2. « vérifier si les moyens utilisés le sont d’une manière efficace et efficiente,
3. « [évaluer] les conséquences [des décisions politiques] et formuler des recommandations pour atteindre les objectifs votés par le parlement »,
4. [La publication de ces évaluations] « participe pleinement à la mission constitutionnelle de la Cour des comptes qui est de contribuer à l’information des citoyens. »

Cour des comptes. Entrée du 13 rue Cambon, 75001 Paris. © Photographie Bernard Mérigot / CAD 2019.

LES QUATRE MISSIONS
DE LA COUR DES COMPTES

1. « vérifier si les résultats de la politique [du Gouvernement] sont à la hauteur des objectifs fixés ».

Il s’agit d’une mission qui comprend trois remises en cause des pratiques de gouvernement et des pratiques administratives de l’État.

  • La première remise en cause implique que soient définis clairement des objectifs. Non pas des objectifs flous, mais des objectifs précis, pas des objectifs implicites mais des objectifs explicites. Sans compter que les objectifs se déplacent, évoluent, disparaissent. Tous les gouvernements, toutes les administrations, tous les services publics subventionnés mettent souvent en avant des objectifs tellement généraux qu’ils n’ont aucun sens, et sans fournir d’indicateurs précis permettant d’apprécier s’ils sont atteints ou non.
  • La seconde remise en cause concerne l’appréciation des résultats. Souvent, faute d’indicateurs indiqués au départ, l’examen des résultats est insaisissable. Ceux-ci sont manipulés par des campagnes de communications institutionnelles, d’annonces publicitaires, et de campagnes médiatiques.
  • La troisième remise en cause est constituée par la comparaison entre les résultats et les objectifs. Celle-ci contient potentiellement une contestation radicale des pratiques effectives de l’État à partir de la multitude d’annonces quotidiennes faites par certains ministres.

2. « vérifier si les moyens utilisés le sont d’une manière efficace et efficiente ».

Il faut distinguer ici « efficacité » et « efficience ».

  • L’efficacité est la capacité, d’une personne, d’un groupe ou d’un système, à parvenir à ses fins, à ses objectifs qu’il s’est donné, ou bien qui lui ont été donnés. Être efficace revient à produire à l’échéance prévue les résultats escomptés et réaliser ce qui est attendu, que ce soit en termes de quantité, de qualité, de rapidité, de coût, de rentabilité.
  • L’efficience est la capacité à atteindre des objectifs au prix d’une consommation optimale de ressources (personnel, matériel, finances).

Le problème lorsque l’on évoque les moyens qui sont utilisés, c’est qu’ils ne sont pas toujours en adéquation avec l’objet visé. D’abord parce que, tout simplement, certains moyens ne sont pas visibles. Non pas qu’ils soient secrets. Ils ne sont tout simplement pas pris « en compte ». On a l’impression que des services publics fonctionnent automatiquement. D’abord, parce que le niveau pertinent de moyens est toujours difficile à déterminer : ils sont, ou bien sur-estimés, ou bien sous-estimés. Souvent le nombre de personnes « pour faire » est soit pléthorique, soit insuffisant. Enfin, diverses formes de bénévolat, ou bien de pratiques non comptabilisés, aboutissent à ce qui ne devrait pas marcher en théorie, fonctionne en pratique. Et vice versa, ce qui devrait marcher en théorie, ne fonctionne pas en pratique. Nous sommes dans l’imprévisible. De toute façon, dans un cas comme dans l’autre, l’État s’auto-félicite sans jamais reconnaître s’être trompé.

3. « [évaluer] les conséquences [des décisions politiques] et formuler des recommandations pour atteindre les objectifs votés par le parlement ».

Quelles sont les conséquences des décisions politiques ? Les conséquences directes et les conséquences indirectes sont généralement confondues. Quant-aux recommandations faites, et rendues publiques, relevons ici l’interrogation portant sur « les objectifs votés par le parlement ». Quels documents publics présentent clairement ces objectifs ? Qui les consulte ? Qui s’y réfère ? Pas les citoyens.

4. [La publication de ces évaluations] « participe pleinement à la mission constitutionnelle de la Cour des comptes qui est de contribuer à l’information des citoyens ».

Il est utile, eu égard aux légitimes attentes démocratiques, que soit rappelé ici que le destinataire final n’est pas l’État, mais le citoyen. Le problème est que la complexité des dispositifs rend ses productions invisibles.

LA PAROLE PUBLIQUE EST MISE EN DOUTE

Didier MIGAUD termine son propos en évoquant « le contexte de plus en plus exigeant, à une époque où la parole publique, quel qu’en soit l’auteur, est mise en doute, et où la production d’une information objective est menacée par la propagation de fausses nouvelles ».

Ces deux thèmes sont d’actualité et vont de paire : délégitimation de la parole publique, et diabolisation des Fake news. L’un et l’autre affectent les rapports des citoyens avec la Res publica. Plus exactement, une fonction de cette relation. Celle qui fait que le citoyen et la citoyenne croit, ou ne croit pas, en cette fiction républicaine de l’État juste et bienveillant.
La capacité à croire porte un nom : la crédulité. La capacité à ne pas croire a elle aussi un nom : l’incrédulité. Au milieu résiderait l’esprit critique que de bons esprits voudraient voir jouer un rôle de légitimation de la vérité, comme si les faits sociaux pouvaient échapper à la fois à leur mode de production et à leur rôle dans la construction de la réalité.

Nous sommes en présence d’une rupture de deux continuités : rupture des discours de croyance, rupture des territoires de croyance.

  • Rupture au sein des discours de croyance, c’est-à-dire à la possibilité de croire à des paroles tenues par des « autorités représentantes ». Les Gilets jaunes disent ne plus croire en la parole politique qui se plait à dénoncer les Fake news alors qu’elle en a toujours été la grande productrice de Fake news d’État – du type « la route du fer est définitivement coupée » de Paul RAYNAUD (24 mai 1940) – jusqu’aux innombrables déclarations de ministres, à longueur d’interviews radiophoniques et télévisés. Paul RAYNAUD mentait-il ? Il ne disait pas la vérité : il arrangeait la réalité. Pensait-t-il que ses paroles seraient bonnes pour le moral de la population ? Mais annoncer des choses qui n’existent pas, en créant un espoir temporaire est un risque. Comment s’étonner que ceux qui le constatent manifestent ?
  • Rupture au sein des territoires de croyance, c’est à dire d’un espace ou les plus riches viennent en aide aux plus pauvres. Les citoyens ne croient plus que tous les territoires appartiennent de façon continue à une même démocratie.

Didier MIGAUD achève  son propos : « Tous les acteurs publics sont soumis à la même obligation de rendre compte de leur gestion ». (p. 8). Ce qui n’est pas le cas pour tous les discours et pour tous les territoires. La Cour des comptes ne ment pas. Elle dit  ce qu’elle peut, comme elle peut, dans le cadre « qui est le sien », selon une formule chère aux acteurs politiques. Elle n’a pas pour rôle de résoudre les ruptures mais d’en dire un certain nombre.

Bernard MÉRIGOT

Au-dela des rapports de la Cour des comptes, l'endettement, les deficits publics sont criants, l'Etat depense depuis  belle lurette beaucoup plus qu'il n'encaisse, il vit a credit.

« Au-delà des rapports de la Cour des comptes, l’endettement, les déficits publics sont criants, l’État dépense depuis belle lurette beaucoup plus qu’il n’encaisse, il vit à crédit ». Présentation du Rapport annuel 2019 de la Cour des comptes, Grand’chambre de la Cour, 13, rue Cambon, 75001 Paris, mercredi 6 février 2019. Article de Michel RICHARD « Triste Cour des comptes », Le Point (Édition numérique), 10 février 2019. © Photographie Jacques DEMARTHON.

COMMENTAIRES
12 février 2019

Bernard MÉRIGOT à la Cour des comptes

Lorsque je suis venu ce mercredi 6 février 2019 à la conférence de presse de présentation du Rapport public 2019 de la Cour des Comptes, ce n’était pas pour « faire un Selfie » avec son Premier président Didier MIGAUD. J’y ai participé avec une accréditation Presse, j’y ai pris des notes, j’y ai pris des photos, j’ai rédigé un article sur le sujet (on peut le lire ci-dessus), et qui est publié en ligne.
Tous les grands médias et les agences de presse étaient présents. Le magazine Le Point y était et dans son édition numérique en date du 10 février 2019, il a publié une photo prise dans la Grand’chambre de la Cour. (3) Je découvre que j’y figure dans l’assistance (exactement de dos-trois-quart : il n’y a qu’a chercher, comme dans  « Où est Charlie ? » (4)  Cela dit, la photo restitue bien l’ambiance de cette conférence de presse. Il est à noter que les caméras des chaînes de télévision, se trouvant derrière le photographe du Point, et ne sont pas visibles sur cette photo.

Qu’est-ce qu’une conférence de presse ? Un anthropologue observera que pour toute institution, une conférence de presse est toujours un moment important de son existence. Elle comprend un rituel. Elle a été préparée et annoncée (le lieu, le contenu, les documents…). Il y a des choses à dire, et des choses à ne pas dire,  des messages « à faire passer » et l’attente que les médias s’en fassent l’écho. Le pire qui puisse advenir est qu’elle se déroule devant une assistance claisemée et que ses retombées soient peu nombreuses. C’est la crainte de tous les organisateurs : une gréve de transports en communs, une tempête de neige, une tempête, ou des inondations, et c’est tout un travail de communication qui échoue.
Pour la Cour des comptes, le rendez-vous qui a lieu tous les ans est le point d’aboutissement du rapport qui a été préparé tout au long de l’année et dont la publication (1 210 pages) a été longuement élaboré, rédigé, corrigé… et enfin publié. Le Premier président Didier MIGAUD est venu à l’Élysée le remettre en main propre au Président de la République dans les premiers jours de février. Le sommaire et quelques passages qui ont pu être divulgués aux journalistes accrédités l’ont été selon la règle de l’embargo, c’est-à-dire avec l’engagement, pris par eux, de ne rien ni divulgué ni publié avant la date fatidique de la conférence de presse.

Rapport public 2019 de la Cour des comptes, Conférence de presse du mercredi 6 février 2019. Note aux rédactions, 30 janvier 2019.

RÉFÉRENCES DE L’ARTICLE

1. MIGAUD Didier, Présentation du Rapport public annuel, Conférence de presse, mercredi 6 février 2019, 8 p. Didier MIGAUD est Premier président de la Cour des Comptes.

Le corps principal du Rapport public annuel 2019 comprend 1210 pages réparties ainsi :

  • COUR DES COMPTES, Le Rapport public annuel 2019, Tome I, Les Observations, 504 p.
  • COUR DES COMPTES, Le Rapport public annuel 2019, Tome II, 433 p.
  • COUR DES COMPTES, Le Rapport public annuel 2019, Tome III, 153 p.
  • COUR DES COMPTES, Le Rapport public annuel 2019, Les observations. Synthèse, 60 p.
  • COUR DES COMPTES, Le Rapport public annuel 2019, Le suivi des recommandations. Synthèse, 60 p.

2. COUR DES COMPTES, Les Juridictions financières, 2018, 34 p. Préface de Didier MIGAUD.

3. RICHARD Michel, « Triste Cour des comptes », Le Point (Édition numérique), 10 février 2019. https://www.lepoint.fr/editos-du-point/michel-richard/michel-richard-triste-cour-des-comptes-10-02-2019-2292381_54.php

4. « Où est Charlie ? » (« Where’s Wally ? » au Royaume-Uni, et « Where’s Waldo ? » aux États-Unis) est le nom des livres-jeu créés par Martin HANDFORD qui consiste à retrouver un personnage (dont le nom est Charlie, en France) à l’intérieur d’images complexes.

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • Didier MIGAUD, Premier président Rapport public annuel 2019 de la Cour des comptes, mercredi 6 février 2019, Grand’chambre de la Cour, 13 rue Cambon, Paris. Sur la photo, De gauche à droite, Michèle PAPPALARDO, rapporteure générale du Rapport public, Didier MIGAUD, Premier président, Raoul BRIET, président de la 1ère Chambre. © Photographie Bernard Mérigot / CAD.
  • Cour des comptes. Entrée du 13 rue Cambon, 75001 Paris. © Photographie Bernard Mérigot / CAD.
  • « Au-delà des rapports de la Cour des comptes, l’endettement, les déficits publics sont criants, l’État dépense depuis belle lurette beaucoup plus qu’il n’encaisse, il vit à crédit ». Présentation du Rapport annuel 2019 de la Cour des comptes, Grand’chambre de la Cour, 13, rue Cambon, 75001 Paris, mercredi 6 février 2019. Article de Michel RICHARD « Triste Cour des comptes », Le Point (Édition numérique), 10 février 2019. © Photographie Jacques DEMARTHON.
  • Rapport public 2019 de la Cour des comptes, Conférence de presse du mercredi 6 février 2019. Note aux rédactions, 30 janvier 2019.

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°339, lundi 11 février 2019

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Référence du présent article : http://www.savigny-avenir.fr/2019/02/11/les-gilets-jaunes-et-le-rapport-annuel-2019-de-la-cour-des-comptes-didier-migaud/

 

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Le Grand Débat National 2019. A quelles conditions peut-il constituer un nouveau souffle démocratique ? Lettre ouverte au Président de la République (ICPC)

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°337, lundi 28 janvier 2019

Le 15 janvier 2019, le président de la République Emmanuel MACRON a adressé à l’ensemble des Français une lettre les invitant à participer du 15 janvier au 15 mars 2019, à un « Grand Débat National ». Annoncé avec un délai très court, ce « dispositif de débats » – dont l’organisation n’est pas précisée – fait suite aux manifestations des Gilets jaunes qui ont eu lieu depuis  novembre 2018. Ce « Grand Débat National » n’ayant été précédé d’aucun débat préalable, une réponse à la lettre présidentielle d’annonce s’impose.

« Chères Françaises, Chers Français, Mes Chers compatriotes »,
Lettre du président de la République Emmanuel MACRON, 15 janvier 2018.

Le lancement du Grand Débat National a suscité l’approbation de quelques uns. Il a surtout suscité des réserves d’autres qui ont souligné « la précipitation, le flou, les incertitudes, le manque d’engagement et de transparence ». Les interrogations sont nombreuses : elles entachent sa légitimité avant même qu’il ne débute.

En réponse à la Lettre du 15 janvier 2019 d’Emmanuel MACRON, une Lettre ouverte au président de la République a été publiée le 23 janvier 2019 à l’initiative de l’institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne (ICPC). Elle émane d’acteurs œuvrant en faveur de l’innovation démocratique, de gilets jaunes, de représentants de mouvements écologistes, de chercheurs et d’experts de la démocratie participative, et d’acteurs de la société civile, de Tous citoyens… Bernard MÉRIGOT, président de Territoires et Démocratie Numérique Locale (TDNL), et membre de l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne, est l’un des signataires de cette lettre ouverte. (1) Elle constitue un préalable méthodologique au débat autour de trois questions :

  • 1. ce débat doit-être mené de façon indépendante et dans la plus grande transparence,
  • 2. un engagement politique clair doit être pris sur le débouché des propositions,
  • 3. ce débat ne peut pas être un moment isolé.

On trouvera ci-dessous le texte complet de la Lettre ouverte ainsi que le liste de ses premiers signataires.

La Rédaction de Territoires et Démocratie Numérique Locale (TDNL)

LETTRE OUVERTE
AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

23 janvier 2019

Monsieur Emmanuel MACRON
Président de la République

Monsieur le Président de la République,

Le 15 janvier dernier, vous adressiez à l’ensemble des Français une lettre nous invitant à participer au Grand Débat National, déclenché suite au mouvement des Gilets jaunes. Le lancement d’un tel débat, qui crée une occasion d’inventer collectivement de nouvelles pratiques démocratiques, est enthousiasmant.

Néanmoins, la précipitation, le flou, les incertitudes, le manque d’engagement et de transparence risquent fort de bloquer la participation d’un nombre significatif de Français, entachant ainsi la légitimité et l’efficacité du Grand Débat National.

Pour que les Français y participent massivement et sereinement cela suppose de mettre au point collectivement une méthode :

  • qui assure un débat transparent,
  • que ses contributions soient réellement prises en compte,
  • qui débouche sur des avancées concrètes.

Nous, acteurs œuvrant en faveur de l’innovation démocratique depuis plusieurs années, groupements de gilets jaunes, représentants de mouvements écologistes et associatifs, acteurs de la société civile, chercheurs et citoyens craignons qu’un certain nombre de conditions ne soient pas remplies pour garantir la réussite de ce Grand Débat.

Pour appeler à participer et appuyer votre démarche, il manque en effet trois conditions essentielles afin de garantir aux Français son utilité, nous déploierons un dispositif à même de les satisfaire au mieux.

1. En premier lieu, il nous semble indispensable que ce débat soit mené de manière indépendante et avec une transparence exemplaire.

Ainsi, afin d’analyser les conditions de sa mise en œuvre et en lien avec des médias, nous participerons dans les prochains jours à la mise en place d’un Observatoire qui étudiera les dispositifs et méthodes utilisés dans les débats, qu’ils soient organisés dans ou en dehors du cadre du Grand Débat. Ces éléments nous permettront de mettre en avant les réussites mais aussi d’alerter sur les dysfonctionnements.

2. En deuxième lieu, il nous semble indispensable qu’un engagement politique clair et fort soit pris sur le débouché concret des propositions qui émergeront, avant même de savoir ce que seront ces propositions.

Ainsi, pour garantir la crédibilité et l’intérêt de la démarche, nous recommandons la mise en place d’une Assemblée citoyenne tirée au sort, représentative de la société, chargée de faire des propositions donnant lieu à un référendum à choix multiples. Les débats de cette assemblée seraient filmés et retransmis en continu.

Si un référendum seul peut faire peur à certains, articulé à une large délibération il permet de construire collectivement des solutions ayant une réelle cohérence d’ensemble. Les assemblées régionales prévues actuellement ne semblent pas pouvoir jouer ce rôle car, en l’état, elles n’auront pas la composition, le temps et les possibilités de délibération nécessaires. Compte tenu des circonstances et de l’enjeu, il est nécessaire d’être ambitieux en créant une assemblée réunissant quelques centaines de personnes, bénéficiant d’un temps suffisant et suivant une méthodologie rigoureuse ayant fait ses preuves. Elle traitera du RIC bien sûr puisqu’il a émergé comme une priorité ces dernières semaines, mais au-delà, elle reverra plus largement nos pratiques démocratiques afin qu’elles soient plus à même d’impliquer les citoyens de façon régulière et pas seulement lors des échéances électorales. De plus, cette assemblée hiérarchisera les propositions émanant des débats pour définir les priorités qui pourraient faire l’objet du référendum à choix multiples.

Ce n’est que par une démarche politique et démocratique ambitieuse que la confiance pourra revenir. Nous sommes prêts à soutenir et/ou réaliser par nous-même la mise en œuvre d’un tel dispositif, qui a déjà fait ses preuves ailleurs, dans des contextes très divers (notamment en Irlande, en Islande, ou encore au Canada). Les moyens, les outils, les recherches et retours d’expérience nécessaires à l’organisation d’une telle dynamique existent.

Nous entamons d’ores et déjà une réflexion collective sur les conditions de mise en œuvre d’une telle assemblée par des acteurs de la société civile, au cas où vous ne vous engageriez pas en ce sens. Nous travaillerons au rapprochement avec des initiatives convergentes.

3. En troisième lieu, il nous semble indispensable que le Grand Débat ne soit pas un moment isolé après lequel on reviendrait aux pratiques politiques traditionnelles.

Ainsi, nous lançons également une boîte à outils (plateformes délibératives en ligne, méthodes d’animation, décryptages, etc.) destinée à tous les citoyens qui souhaitent s’inscrire dans un engagement de court ou long terme, dans le cadre du Grand Débat National ou en dehors. En effet, il nous semble essentiel de tirer parti des « énergies citoyennes » qui se sont exprimées, notamment de la part de personnes qui s’étaient éloignées de tout engagement. C’est une chance formidable pour réussir les transitions économiques, sociales et environnementales. Nous devons pouvoir tirer parti des débats locaux pour engager concrètement un travail de terrain afin de trouver des solutions aux problèmes qui ont été à l’origine de la crise.

Notre pratique démocratique doit devenir plus régulière, plus concrète, à toutes les échelles et sur tous les thèmes !

Monsieur le Président, vous avez appelé à « transformer les colères en solutions », voilà la manière dont nous pensons que nous pouvons y parvenir.

Nous souhaitons vivement la réussite d’une démarche démocratique ambitieuse et inédite. Nous sommes déterminés à y participer si les conditions sont réunies pour que ces transformations s’enclenchent réellement. Il faut pour cela reconnaître aux citoyens une compétence d’acteurs et pas seulement de spectateurs ou de commentateurs d’un jeu qui se passe ailleurs. Les Français veulent entrer dans le jeu !

Nous vivons une opportunité historique pour que les citoyens inventent la démocratie de demain. Soyons ensemble à la hauteur des enjeux.

Paris, le 23 janvier 2019.

Deux signataires de la Lettre ouverte au président de la République sur le Grand Débat National (2019) : Loïc BLONDIAUX, professeur à l’université de Paris I Panthéon Sorbonne et Pierre-Yves GUIHÉNEUF, délégué général de l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne (ICPC).
Photographie prise lors de la séance de préparation de la charte de la Participation, le 29 janvier 2016, au ministère de l’Environnement. © Photographie Bernard Mérigot / CAD.

SIGNATAIRES DE LA LETTRE OUVERTE
AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
du 23 janvier 2019

(Liste au 25 janvier 2019)

Acteurs œuvrant en faveur de l’innovation démocratique, groupement de gilets jaunes, représentants de mouvements écologistes, chercheurs et experts de la démocratie participative, et acteurs de la société civile, Tous citoyens…

– Bulent Acar, Co-fondateur de I-buycott
– Kévin André, Co-Président de Démocratie Ouverte et Fondateur de Kawaa
– Fanny Agostini, Journaliste et co-fondatrice LanDestini
– Sophie Aouizerate, Fondatrice de Raisonnances
– Achille Audouard, Co-responsable de l’antenne parisienne de I-buycott
– Jean Louis Bancel, Président du Crédit Coopératif
– Julien Bayou, Conseiller régional d’Ile de France
– Mathieu Baudin, Directeur de l’Institut des Futurs souhaitables
– Lucie Berson, membre et administratrice d’Astérya
– Grégory Bertrand, Simple citoyen, fondateur de Nous Rassemble
– Aurore Bimont, Co-fondatrice de Système D, l’incubateur de Démocratie Ouverte
– Loïc Blondiaux, Professeur à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne
– Delphine Blumereau, Directrice de la communication, Institut des Futurs souhaitables
– Lisa Basty, co-coordinatrice des Connecteurs citoyens d’Astérya
– Christian de Boisredon, Fondateur de Sparknews
– Medhi Bolic, Gilet Jaune, Association France Unité, référents Marseille
– Dominique Bourg, philosophe français, professeur ordinaire à l’université de Lausanne
– Marie-Hélène Bacqué, professeure à l’Université Paris Ouest-Nanterre
– Pierre-Marie Boulle, Gilet Jaune d’Apt
– Antoine Brachet, Co-Président de Démocratie Ouverte
– Cécile Calé, Agrégé Chercheur Arts & Philosophie politique, Co-Fondatrice Cercle Spiridion & Coop Cité Arts & Démocratie
– Mikael Carpentier, Gilet Jaune, référent Châteaurenard et membre du MTRF (Mouvement des Transmetteurs Réunis Français)
– Francois Cathelineau, Co-président de Tous Elus
– Hervé Chaygneaud-Dupuy, Innovateur sociétal et blogueur, membre de Démocratie Ouverte
– Tarik Chekchak, Directeur du pôle biomimétisme, Institut des Futurs souhaitables
– Enora Conan, Co-fondatrice du Labo de Démocratie Ouverte
– Danielle Le Coq, Gilet Jaunes, co-administratrice plateforme des revendications Bretagne, co-administrateur www.le-vrai-debat.fr
– Julian Couderc, Citoyen, Gilet jaune et Modérateur groupe Facebook
– Lydie Coulon, Gilet Jaune, co-administratrice plateforme des revendications PACA et plateforme nationale www.le-vrai-debat.fr
– Dimitri Courant, chercheur en science politique, Université de Lausanne et Université Paris 8, spécialiste des assemblées citoyennes
– Laurie Debove, journaliste
– Carole Delga, Présidente de la Région Occitanie Pyrénées-Méditerranée
– Alexandre Detroux, ingénieur de concertation chez Bluenove
– Valérie Deldrève, directrice de recherche en sociologie, Irstea Bordeaux
– Quentin Desvigne, fondateur de Demodyne
– Cyril Dion, écrivain, poète et militant écologiste français, réalisateur du film « Demain »
– Céline Evita, Fondatrice consultante Réponses Citoyennes, membre de Démocratie Ouverte
– Eric Favre, simple citoyen de Seine-et-Marne, Gilet vert, bénévole du mouvement colibris
– André Feigeles, citoyen solidaire membre du Cercle des engagés de Démocratie Ouverte, Commission économique Nuit Debout, Conseiller de Quartier Paris.
– Frédéric Fleurié, Les-Gilets-Jaunes.re, plateforme de démocratie ouverte à l’île de la Réunion, co administrateur de la plateforme nationale www.le-vrai-debat.fr
– Jean-Marc Fortané, Président du MTRF (Mouvement des Transmetteurs Réunis Français) et co-initiateur de Fédération Citoyenne
– Jean-Baptiste de Foucauld, coordinateur du Pacte civique
– Jean-Michel Fourniau, président du GIS Démocratie et Participation
– Bruno Fournier, Gilet Jaune d’Apt
– Charles Fournier, Vice Président région centre Val de Loire
– Didier Fradin, La Belle Démocratie, Groupe de travail sur le Municipalisme
– Claude Grivel, Président de l’Union Nationale des Acteurs du Développement Local (Unadel)
– Florent Guignard, co-fondateur du journal Le Drenche
– Pierre-Yves Guihéneuf, délégué général de l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne (ICPC)
– Pierre Guilhaume, coordinateur du Pacte civique. Guillaume Ginier, membre et administrateur d’Astérya
– Clément Girard, consultant D21 et militant associatif, membre de Démocratie Ouverte
– Léa Giraud, Animatrice de communautés de Démocratie Ouverte
– Manon Godefroi, coordinatrice de la vie associative, du développement et de la mobilisation d’Astérya
– Pierre-Louis Guhur, co-fondateur du collectif Mieux Voter
– Philippe Honigman, Co-fondateur de Tribute
– Mathilde Imer, Co-Présidente de Démocratie Ouverte, co-coordinatrice de la campagne «On Est prêt», et co-productrice de la vidéo de diffusion de la pétition «L’Affaire du Siècle»
– Luc Jacob, Gilet jaune, co-administrateur plateforme des revendications Bretagne et plateforme nationale www.le-vrai-debat.fr
– Antonin Jourdan, responsable technique iD CITY , civic-tech
– Janique Laudouar, fondatrice Le Blog de la Ménagère
– Brice Jehanno, Co-fondateur de Tous élus
– Julien Joxe, directeur marchés francophones CitizenLab.
– Danielle Kerbrat, Gilet Jaune, Association France Unité, référents Marseille
– Sophie Labrunie, membre et administratrice d’Astérya
– Mathieu Labonne, directeur du Mouvement Colibris
– Ninon Lagarde, Co-présidente de Tous élus
– Henri Landes, co-fondateur de Landestini et CliMates ancien Directeur Général de la fondation Good Planet
– Claudy Lebreton, Membre de Démocratie Ouverte et ancien président de l’ADF.
– Armel Le Coz, Co-fondateur de Démocratie Ouverte et Parlement et Citoyens
– Claire Lejeune, responsable du bouquet Transition Ecologique chez Bleu Blanc Zebre
– Anne-Elise Lenne, animation de concertations avec co-création de contenu multimédia en temps réel Cycla Wap
– Franck Lenoir, membre de Démocratie ouverte
– Olivier Lenoir, Co-fondateur d’Osons Ici et Maintenant
– Patrice Levallois, 4ème chambre
– Simon Leurent, Co-fondateur d’Osons Ici et Maintenant
– Cécile Lizé, co-coordinatrice des Connecteurs citoyens et administratrice d’Astérya
– Vianney Louvet, co-président de Tous Elus
– Clément Mabi, maître de conférences, Université de Technologie de Compiègne
– Basile Mace de Lepinay, Co-responsable de l’antenne parisienne de I-buycott Antoine Jestin, co-fondateur iD CITY, civic-tech
– Flora Magnan, cofondatrice de l’outil de lobbying citoyen United4Earth
– Camille Marguin, Co-présidente de Tous Elus
– Fabien Martre, co-fondateur de Livedem
– Jean Massiet, Fondateur d’Accropolis
– Bernard Mérigot, Président de Territoires et Démocratie Numérique Locale (TDNL)
– Angélica Montes, philosophe, chercheuse associée au LLCP, Université Paris 8.
– Paloma Moritz, réalisatrice à Spicee média, co-fondatrice de Mieux Voter
– Catherine Neveu, directrice de recherche au CNRS, Tram-IIAC
– Anne-Sophie Novel, Journaliste et fondatrice de Place to B
– Kathleen Olanor, membre et administratrice d’Astérya
– Cécile Ostria, Directrice générale de la Fondation pour la Nature et l’Homme
– Chloé Pahud (co-fondatrice) et toute l’équipe de Civocracy
– Olivier Pastor, co-fondateur de l’Université du Nous
– Magali Payen, fondatrice de la campagne « On Est Prêt » et co-productrice de la vidéo de diffusion de la pétition « L’Affaire du Siècle »
– Nils Pedersen, Président de La Fonda
– Bertrand Pancher, Président de Décider Ensemble
– Aurélien Paccard, Institut des Futurs souhaitables
– Dominique Poirier, Retraité, ex “Architecte fonctions collaboratives” à la DGA
– Henri Poulain, Réalisateur, co-auteur et co-producteur du programme #DataGueule et réalisateur du film Démocratie(s)
– David Prost, gilet jaunes du vaucluse co-administrateur de la plateforme revendications PACA et plateforme nationale Le Vrai Débat
– Simon Quatrevaux, responsable conseil et développement iD CITY , civic-tech
– Sylvain Raifaud, adjoint à la maire du Xème arrondissement de Paris
– Gabriel Ray, Gilet jaune, co-administrateur plateforme des revendications Toulouse, co-administrateur www.le-vrai-debat.fr
– Alain Renk, Co-fondateur 7 Milliards d’Urbanistes
– Jean-Rémy Ricordel, citoyen engagé.
– Juliette Rohde, co-fondatrice de Saisir
– Julien Roirant, président d’AgoraLab
– Steven Rostren, Gilet Jaune, co-administrateur plateforme des revendications Bretagne, co-administrateur www.le-vrai-debat.fr
– Maxime de Rostolan, Fondateur de Fermes d’Avenir et Blue Bees
– Marion Roth, Directrice Décider Ensemble
– Gabriel Rouqueirol, Gilet Jaune d’Apt
– Quentin Sauzay, Co-fondateur du lobby citoyen ECHO
– Maxime Senzamici, Co-fondateur de l’outil de lobbying citoyen United4Earth
– Grégory Signoret, Gilet jaune du Vaucluse co-administrateur de la plateforme revendications PACA et plateforme nationale www.le-vrai-debat.fr
– Thomas Simon, Démocratie Ouverte et Co-fondateur de Les voies de la démocratie
– Yves Sintomer, professeur de sciences politiques à l’université de Paris
– Martin Serralta, Prospective des organisations Institut des Futurs souhaitables
– Blandine Sillard, administratrice d’Astérya et doctorante en science politique à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne
– Elfaniel Sonnard, Citoyenne Gilet jaune et Modératrice groupe Facebook
– Romain Slitine, Co-fondateur de Système D, l’incubateur de Démocratie Ouverte et auteur de Le Coup d’Etat citoyen (La Découverte)
– Maxime Souque, Gilet Jaune, Référent Avignon Sud, co-administrateur plateforme des revendications PACA, co-administrateur www.le-vrai-debat.fr
– Joe Spiegel, Maire de Kingersheim
– Julien Talpin, chargé de recherche au CNRS, Ceraps
– Vincent Tardieu, coordinateur du pôle Inspirer, Colibris
– Frédéric Tinel, Gilet Jaune d’Apt
– Marie Toussaint, Présidente de Notre Affaire à Tous, une des 4 ONG portant le recours en justice « L’Affaire du Siècle »
– Jacques Trentesaux, journaliste et co-fondateur de Mediacités
– Laurence Tubiana, professeur à Sciences Po
– Valérie Urman, journaliste, membre de Démocratie Ouverte
– Marie Valéro, Gilet Jaune référente au Thor. Membre du cercle de gouvernance de la plateforme des revendications PACA et de www.le-vrai-debat.fr
– Aurélien Vernet, co-fondateur de CLIC (Citoyennes.ens lobbyistes d’intéret commun) : lobby-citoyen.fr
– Jean-Luc Verreaux, Délégué Général Institut des Futurs souhaitables
– Laetitia Veriter, Directrice des programme de Citizens for Europe
– Clément Viktorovitch, docteur en science politique, fondateur de l’Université populaire Politeia
– Stéphane Vincent, Délégué général et cofondateur de La 27e Région et administrateur des Halles Civiques
– Patrick Viveret, Co-fondateur des dialogues en humanité

Charte du Grand débat national, 2019.

DOCUMENT

LE GRAND DÉBAT NATIONAL


À l’initiative du Président de la République, le Gouvernement engage un grand débat national sur quatre thèmes qui couvrent des grands enjeux de la nation : la fiscalité et les dépenses publiques, l’organisation de l’Etat des services publics, la transition écologique, la démocratie et la citoyenneté.
Depuis quelques semaines, les maires ont ouvert leurs mairies pour que les citoyens puissent commencer à exprimer leurs attentes. Notre pays va désormais entrer dans une phase plus ample et lancer sur l’ensemble du territoire, des débats locaux, afin qu’un grand dialogue national s’engage entre tous et que chaque citoyen puisse y contribuer.
Des débats partout en France
Chacun peut organiser un débat que ce soit à l’échelle du quartier, du village ou de la région. Afin de recueillir au mieux la parole citoyenne sur le terrain, la mission du grand débat national propose des kits d’organisation et des présentations des thématiques pour la tenue des débats et des stands. En parallèle, tous les citoyens pourront contribuer en ligne, sur une plateforme numérique dédiée qui permettra de déposer des contributions. Enfin, des conférences de citoyens tirés au sort seront mises en place dans chaque région pour échanger sur les analyses et propositions issues des différents débats.
Pour quoi faire ?
Il s’agit d’envisager des solutions pour l’avenir du pays sur des problématiques majeures. Le Gouvernement propose quatre thèmes de débats :
Les étapes
Toutes les contributions seront remontées pour permettre une analyse approfondie à la fois quantitative et qualitative et ainsi nourrir une restitution placée sous le contrôle et la responsabilité de garants.
Elles permettront de forger un nouveau pacte économique, social et environnemental et de structurer l’action du Gouvernement et du Parlement dans les prochains mois.
Comment participer ?
Dès le 15 janvier, la plateforme numérique du grand débat national permettra à tous les citoyens, élus, organisations à but lucratif ou non lucratif souhaitant organiser des réunions locales de s’enregistrer et de recevoir le kit d’accompagnement des réunions et toutes les informations nécessaires pour la bonne tenue des débats.
I. La transition écologique
  • Comment finance-t-on la transition écologique : par l’impôt, par les taxes et qui doit être concerné en priorité ?
  • Comment rend-on les solutions concrètes accessibles à tous, par exemple pour remplacer sa vieille chaudière ou sa vieille voiture ? Quelles sont les solutions les plus simples et les plus supportables sur un plan financier ?
  • Quelles sont les solutions pour se déplacer, se loger, se chauffer, se nourrir, qui doivent être conçues plutôt au niveau local que national ? Quelles propositions concrètes faire pour accélérer notre transition environnementale ?
  • Comment garantir scientifiquement les choix que nous devons faire à cet égard ? Comment faire partager ces choix à l’échelon européen et international pour que nos producteurs ne soient pas pénalisés par rapport à leurs concurrents étrangers ?
II. La fiscalité et les dépenses publiques
  • Comment pourrait-on rendre notre fiscalité plus juste et plus efficace ? Quels impôts faut-il à vos yeux baisser en priorité ?
  • Quelles sont les économies qui semblent prioritaires à faire ?
  • Faut-il supprimer certains services publics qui seraient dépassés ou trop chers par rapport à leur utilité ? A l’inverse, faut-il entrevoir des besoins nouveaux de services publics et comment les financer ?
III. La démocratie et la citoyenneté
  • Faut-il reconnaître le vote blanc ? Faut-il rendre le vote obligatoire ?
  • Faut-il, et dans quelles proportions, limiter le nombre de parlementaires ou autres catégories d’élus ?
  • Quel rôle nos assemblées, dont le Sénat et le Conseil économique, Social et Environnemental doivent-ils jouer pour représenter nos territoires et la société civile ? Faut-il les transformer et comment ?
  • En outre, une grande démocratie comme la France doit être en mesure d’écouter plus souvent la voix de ses citoyens. Quelles évolutions envisager pour rendre la participation citoyenne plus active, la démocratie plus participative ?
  • Faut-il associer davantage et directement des citoyens non élus, par exemple tirés au sort, à la décision publique ?
  • Faut-il accroître le recours aux référendums et qui doit en avoir l’initiative ?
  • Comment améliorer l’intégration dans notre Nation ? En matière d’immigration, une fois nos obligations d’asile remplies, faut-il fixer des objectifs annuels définis par le Parlement ? Que proposer afin de répondre à ce défi qui va durer ?
  • Comment renforcer les principes de la laïcité française, dans le rapport entre l’Etat et les religions de notre pays ? Comment garantir le respect par tous de la compréhension réciproque et des valeurs intangibles de la République ?
IV. L’organisation de l’Etat et des services publics
Dans un monde qui change, dans une France où les mouvements de populations n’ont jamais été aussi massifs depuis 20 ou 30 ans, il est nécessaire de rendre les administrations et les services publics plus accessibles, plus efficaces et plus transparents.
  • Y a-t-il trop d’échelons administratifs ou de niveaux de collectivités locales ?
  • Faut-il renforcer la décentralisation et donner plus de pouvoir de décision et d’action au plus près des citoyens ? A quels niveaux et pour quels services ?
  • Comment l’Etat devrait-il être organisé et comment peut-il améliorer son action ? Faut-il revoir le fonctionnement de l’administration et comment ?
  • Comment l’Etat et les collectivités locales peuvent-ils s’améliorer pour mieux répondre aux défis de nos territoires les plus en difficulté ?
C’est en s’interrogeant collectivement que l’on pourra y répondre.
Pour toutes vos questions sur le Grand Débat  (N° Vert)
Pour la France métropolitaine : 08 00 97 11 11
Pour l’Outre-Mer : 01 82 71 03 39
RÉFÉRENCES DU DOCUMENT
https://www.gouvernement.fr/le-grand-debat-national

RÉFÉRENCES DE L’ARTICLE

1. DÉMOCRATIE OUVERTE, « Lettre ouverte au Président de la République. Réussir le Grand Débat National : pour un nouveau souffle démocratique », 23 janvier 2019. https://democratieouverte.org/blog/lettre-ouverte-au-president-de-la-republique-reussir-le-grand-debat-national-pour-un-nouveau-souffle-democratique

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • « Chères Françaises, Cher Françaises, Mes Chers compatriotes », Lettre du président de la République Emmanuel MACRON, 15 janvier 2018.
  • Deux signataires de la Lettre ouverte au président de la République sur le Grand Débat National (2019) : Loïc BLONDIAUX, professeur à l’université de Paris I Panthéon Sorbonne et Pierre-Yves GUIHÉNEUF, délégué général de l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne (ICPC). Photographie prise lors de la séance de préparation de la charte de la Participation, le 29 janvier 2016, au ministère de l’Environnement. © Photographie Bernard Mérigot / CAD.
  • Charte du Grand débat national, 2019.

ARTICLES EN LIGNE SUR http://savigny-avenir.info

Démocratie participative

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°337, lundi 28 janvier 2019

Territoires et Démocratie numérique locale (TDNL) est un media numérique mis en ligne sur le site http://savigny-avenir.info.
ISSN 2261-1819 BNF. Dépôt légal du numérique

Le site est supporté par une structure associative et collaborative, indépendante, sans publicités et sans but lucratif, le Groupe Mieux Aborder L’Avenir (MALA).
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Référence du présent article : http://www.savigny-avenir.fr/2019/01/28/le-grand-debat-national-2019-a-quelles-conditions-peut-il-constituer-un-nouveau-souffle-democratique-lettre-ouverte-au-president-de-la-republique-icpc/

 

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Comment préserver les principes démocratiques du débat public ? (CNDP, ICPC)

La Commission nationale du débat public (CNDP) et sa présidente Chantal JOUANO ont été mis en cause à l’occasion de la préparation du « Grand débat national » décidé par Emmanuel MACRON en janvier 2019. Face à ces attaques, l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne (ICPC), ses administrateurs, ses membres et ses partenaires ont affirmé leur attachement à l’indépendance et aux principes du débat public dans un texte daté du 16 janvier 2019. Bernard MÉRIGOT, président de Mieux Aborder L’Avenir, membre de l’ICPC, est l’un de ses signataires. (1)

Intervention de Loïc BLONDIAUX lors du colloque international « Le citoyen et la décision publique » organisé par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP), 16 juin 2014, La Villette, Paris. © Photographie Bernard Mérigot /CAD.

LE DÉBAT PUBLIC,
OBJET DÉMOCRATIQUE NON IDENTIFIÉ

En matière de débat public, quel est à ce jour le bilan de ce que les institutions de la République ont effectivement mis en place ? Le colloque international  « Le citoyen et la décision publique », qui avait été organisé le 16 juin 2014 par la Commission nationale du débat public à La Villette à Paris, avait procédé à un inventaire et avait tracé les perspectives d’avenir. Le colloque passé, les pouvoirs publics s’empressèrent d’oublier les analyses et les propositions qui avaient été faites. (2)

Nous reviendrons dans un prochain article sur cet objet démocratique non identifié (ODNI) qu’est le « débat public » : depuis les attentes citoyennes, en passant par les promesses politiques, jusqu’aux instrumentalisations dont il est l’objet aujourd’hui.

Dans les années 2000, c’est-à-dire au tournant du siècle, de nouvelles demandes sociales et politiques se sont exprimées. Il n’y a pas été répondu, sinon par la procrastination parsemée de quelques mesures d’apparence.

En ce qui concerne les appels pour une nouvelle constitution, et une VIe République, ils n’ont pas été entendus.  « Nuit debout » (mars – mai 2016) a été un premier signe. Les « Gilets jaunes » (depuis novembre 2018) en sont un nouveau signe.

Aujourd’hui, l’urgence demeure, plus que jamais, avec cette question : comment préserver au sein d’une démocratie (qui est toujours théorique) les principes (qui doivent être nécessairement pratiques) du débat public, du débat citoyen, du débat local ?

« L’Espace du Débat. Tout foutre en l’air ? » est le titre d’une exposition qui s’est tenue du 6 avril au 7 mai 2017 au Pavillon de l’Arsenal à Paris. © Photographie Bernard Mérigot / CAD.

DÉBATTRE OU TOUT FOUTRE EN L’AIR ?

Les artistes et les chercheurs (peintres, architectes, universitaires…) expriment souvent de façon prémonitoire ce qui est latent dans la société. Au moment de la campagne de l’élection présidentielle de 2017, à l’issue de laquelle Emmanuel MACRON sera élu au second tour, une exposition se tient au Pavillon de l’Arsenal à Paris. Elle s’intitule « L’Espace du Débat. Tout foutre en l’air ? ».

Elle se présentait de la façon suivante :

 « À l’occasion des élections, BAOBAB Dealer d’Espaces a investi le Pavillon de l’Arsenal à Paris pour une exposition qui interroge les formes et les rôles du débat d’idées, à l’heure d’Internet et des soulèvements citoyens.

En s’inspirant de configurations spatiales typiques, l’exposition illustre les nouvelles manières d’échanger : positionnement des corps, temps et signes de la prise de parole, symbole des lieux investis. Chacun s’approche, s’agrippe et s’engueule dans un conflit devenu nécessaire puisqu’il  « est déjà la résolution des tensions entre les contraires », entre les hommes et dans la ville.

Partant de la question « Faut-il tout foutre en l’air ? » une vingtaine de contributions artistiques inédites pèsent les mots, investissent de nouveaux lieux d’expression, colportent des textes ordinaires, exposent les réseaux de dialogues souterrains…

À travers l’exposition, émerge l’hypothèse qu’en s’inspirant de la diversité des lieux de débat existants, il sera possible de revivifier les institutions démocratiques, quitte à les secouer ! Avec le cycle de débat s’ouvre la question de savoir pourquoi, où et comment construire des espaces communs d’échanges contradictoires ». (3)

La résonance entre la lecture de ce texte écrit en 2017 avant E.M, et lu en 1919, après E.M. (4) est singulière : « soulèvements citoyens », « conflits devenus nécessaires », « tensions entre les contraires », « réseaux de dialogues souterrains », « revivifier les institutions démocratiques », « cycle de débat ».

Nous retiendrons la fin du texte qui évoque « la question de savoir pourquoi, où et comment construire des espaces communs d’échanges contradictoires ». Nous lui adjoindrons une autre question : la construction d’espaces communs d’échanges contradictoires peuvent-ils résoudre les tensions, les conflits et les soulèvements qui sont nés d’un déficit démocratique ?

RÉFÉRENCES

1. INSTITUT DE LA CONCERTATION ET DE LA PARTICIPATION CITOYENNE (ICPC), « Grand débat 2019 : les principes de la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) sont une ressource toujours valable et une chance », 16 janvier 2019,
« Les principes de la CNDP restent une ressource valable et une chance », L’Obs, 17 janvier 2019.

2. « Le citoyen et la décision publique », colloque international organisé par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP), 16 juin 2014, La Villette, Paris.

3. Centre d’information, de Documentation et d’Exposition d’Urbanisme et d’Architecture de Paris et de la Métropole parisienne, Pavillon de l’Arsenal, 21 boulevard Morland, 75004 PARIS. http://www.pavillon-arsenal.com/Fr/Expositions/10708-Lespace-Du-Debat.Html

4. Avant E.M. : Avant Emmanuel MACRON (année 2017).
Après E.M. : Après Emmanuel MACRON (année 2017).

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • Intervention de Loïc BLONDIAUX lors du colloque international « Le citoyen et la décision publique » organisé par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP), 16 juin 2014, La Villette, Paris. © Photographie Bernard Mérigot.
  • « L’Espace du Débat. Tout foutre en l’air ? » est le titre d’une exposition qui s’est tenue du 6 avril au 7 mai 2017 au Pavillon de l’Arsenal à Paris. © Photographie Bernard Mérigot / CAD.
    Centre d’information, de Documentation et d’Exposition d’Urbanisme et d’Architecture de Paris et de la Métropole parisienne, Pavillon de l’Arsenal, 21 boulevard Morland, 75004 PARIS. http://www.pavillon-arsenal.com/Fr/Expositions/10708-Lespace-Du-Debat.Html


DOCUMENT

LE « GRAND DEBAT » 2019
Les principes de la CNDP
sont une ressource toujours valable et une chance

L’organisation du grand débat national ne sera pas assurée par la Commission Nationale du Débat Public. (CNDP).
Sollicitée par le Premier Ministre, cette autorité administrative indépendante, créée en 1995 et renforcée en 2002 et 2016, est la référence en matière d’organisation de débats sur l’ensemble des grands projets d’aménagement dans notre pays.
  • Elle est chargée de faire appliquer un droit constitutionnel, celui pour tout citoyen de participer à l’élaboration des décisions publiques (art. 7 de la Charte constitutionnelle de l’environnement).
  • Elle est un cas presque unique au monde : celui où une démocratie mature est capable de se doter de tiers neutres pour susciter la participation de tous aux choix publics et prévenir les conflits.
  • Elle est pour cela une source d’inspiration dans de nombreux pays.
La CNDP a fait la preuve de son utilité en organisant de nombreux débats, principalement autour de projets d’aménagement, plus récemment autour de politiques publiques nationales. Elle organise les débats sur la base de trois principes qui en garantissent la qualité démocratique : la transparence des échanges et de l’information, l’obligation d’argumenter toutes les positions et enfin l’égalité de traitement entre tous les acteurs quels qu’ils soient : citoyen, représentant syndical ou associatif, élu, chef d’entreprise, etc.
Elle tire de ces débats des comptes rendus et des bilans qui sont salués pour leur qualité au regard de ces principes. C’est sur la base de ces comptes rendus, de ce matériau qui contient la variété et la richesse des différents points de vue et propositions, que les décisions publiques doivent ensuite être motivées.
Cette expérience, autant que les textes de loi, ont fait de la CNDP une référence dans le débat sur la démocratie participative au cours des dernières années. La CNDP a, en particulier, défendu auprès de nombreux acteurs de la société française, qu’ils soient publics ou privés, le fait que la participation des citoyens à la décision publique contribue à l’intérêt général.
Les praticiens de la participation, au sein des collectivités, des associations ou des entreprises maîtres d’ouvrage, se réfèrent à la CNDP pour porter les exigences démocratiques à toutes les échelles de notre vie publique.
Mais le combat n’est pas encore gagné. Le chemin n’est pas facile car il suppose une évolution de nos pratiques, nos habitudes et références. Certains continuent de penser que la mise en discussion des choix publics doit rester l’affaire des seuls experts ou des décideurs publics ou privés. Or, l’actualité nous montre tous les jours que les citoyens demandent à être entendus et sont en capacité d’apporter une contribution utile aux discussions sur les choix publics. Il faut pour cela que les débats soient préparés, structurés, organisés, valorisés. Il faut qu’ils soient conduits par des animateurs neutres qui n’interviennent pas sur le fond mais qui s’en font l’écho en toute indépendance. Il faut encourager l’expertise pluraliste et l’étude sérieuse des solutions alternatives portées par la société civile. Il faut mettre en place une véritable ingénierie du débat et la CNDP y apporte une contribution significative.
Il faut surtout que ces débats soient effectivement pris en compte par les décideurs : tous les citoyens savent que c’est aujourd’hui leur principale carence. Ce n’est pas le fait de la CNDP mais d’un manque dans la manière de concevoir la décision. Il faut rendre évidente la manière dont il va être tenu compte de cette participation afin d’éviter que l’on puisse dire que la contribution des participants ne sert à rien. Le mode d’emploi n’est pas simple mais il existe des clés. Il ne suffit pas de décider ; il faut décider au regard de la concertation. C’est précisément le défi auquel la présidente de la CNDP, Chantal Jouanno, s’est attelée depuis sa prise de fonction.
En affichant clairement les conditions au prix desquelles le grand débat pouvait être producteur d’une démarche démocratique et permettre la participation de tous, Chantal Jouanno a porté haut la mission de l’institution qu’elle préside. La question du salaire des hauts fonctionnaires ou autres dirigeants, légitime et qui doit être ouverte, ne doit pas occulter d’autres enjeux. On voit bien qu’elle pourrait atteindre l’institution et les valeurs démocratiques qu’elle porte. Pour nous, les remises en causes dont fait l’objet la CNDP à propos du débat national ne sont pas recevables. Tout comme nous avons besoin d’institutions indépendantes du pouvoir dans d’autres domaines, celui de la justice par exemple, il est nécessaire qu’en matière de débat public, la CNDP soit à l’abri de toute pression.
Nous avons besoin d’institutions du débat, compétentes, indépendantes, soucieuses de porter la parole des citoyens, capables de s’affirmer face aux décideurs publics. Nous espérons que ce message sera entendu par les autorités qui prennent à présent la démarche en main, afin qu’elles mettent en place des garanties, indispensables à une confiance minimale des Français-e-s envers ce débat, qui reste une opportunité unique de débattre d’un projet de société et d’un nouveau pacte social. Les principes promus par la CNDP, même en son absence, restent une chance pour ce débat.
Au-delà, nous espérons que la CNDP et l’amélioration de la participation démocratique qu’elle incarne, sera plus largement écoutée par les décideurs publics et privés et sollicitée par les citoyens eux-mêmes.
Etienne BALLAN, Sylvie BARNEZET,  Christophe BEUROIS, Loïc BLONDIAUX, Hélène CAUCHOIX, Judith FERRANDO , Aline GUERIN, Pierre-Yves GUIHENEUF, Pascal JARRY, Clément MABI, Damien MOUCHAGUE, Emeline PERRIN, David PROTHAIS et Gilles-Laurent RAYSSAC, administrateurs et animateurs de l’Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne.
Liste des premiers signataires (au 23 janvier 2019)
Marion ROTH, directrice de Décider Ensemble
Jean-Michel FOURNIAU, Président du Groupement d’intérêt scientifique Démocratie et Participation
Armel LE COZ, Co-fondateur de Démocratie Ouverte
Mathilde IMER, co-Présidente de Démocratie Ouverte
Julie MAUREL
Serge ZETLAOUI, universitaire
Maxime SOURDIN
Charlotte ZUCKMEYER, consultante chez Scopic
Bernard MERIGOT, Territoires et Démocratie Numérique Locale (TDNL).
 RÉFÉRENCES DU SITE ET DU PRÉSENT ARTICLE
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