Présentation du réseau Approches critiques du développement durable

La notion de développement durable fait l’objet d’un travail critique fragmentaire de la part de nombreux chercheurs. Cependant, leur éclatement et le caractère parfois marginal de l’objet “durable” dans leur démarche masquent les transversalités critiques qui pourraient être mises en évidence sur ces objets du développement durable.
Il est temps aujourd’hui nous semble-t-il, d’avoir une approche réflexive s’interrogeant à la fois sur les appuis théoriques, les démarches empiriques, les corpus utilisés et les objectifs visés. Bref, analyser les ressorts de ces critiques, leur éventuelle cohérence et les limites qu’elles rencontrent, que ces dernières soient d’ordre pratique, épistémologique, théorique ou autres.
A la suite du colloque international qui a eu lieu les 1er et 2 février 2012, ce réseau s’inscrit dans une ambition multiple :
  • Poser les premiers jalons d’une sociologie des approches critiques du développement durable.
  • Rassembler des chercheurs opérant un retour réflexif sur leur propre travail critique, et d’autres souhaitant défricher ce champ, ce réseau sera aussi l’occasion de les faire converger.
  • Donner une lisibilité à cette diversité critique et mettre en évidence certaines options théoriques communes.
  • Participer à la théorisation de certains fondements de la critique du développement durable, non seulement au sein du monde de la recherche, mais aussi au-delà, parmi les acteurs et les usagers des “objets” durables. Ceci, en s’attachant notamment aux liens qu’ils entretiennent actuellement et ceux qu’ils pourraient mettre en œuvre.
Pour mener à bien cette entreprise, nous avons mis en évidence quatre axes de travail qui ne sont ni exclusifs les uns des autres ni exhaustifs, mais constituent une trame pouvant permettre aux uns et aux autres de situer leur approche.
Axe 1 : Un développement insoutenable ?
Les conventions sociales qui structurent habituellement les situations et les collectifs constitués sont aujourd’hui éprouvées par un double processus de fragmentation et de mondialisation. Portée par la plupart des institutions internationales, l’analyse de ce double processus en termes de développement durable déplace l’attention des inégalités sociales vers les inégalités écologiques, par exemple celles liées à la montée des eaux. La nature devient donc un nouveau moyen de créer du bien commun. Cette question des inégalités écologiques est généralement abordée en considérant la “rareté relative”[1] des biens environnementaux et se préoccupe de “ce que la nature peut supporter”[2]. Plus radical, le concept de décroissance met à nu certaines contradictions essentielles de l’approche en termes de développement durable[3]. Cette alternative radicale peut-elle cependant se nourrir des autres entreprises critiques du développement durable pour mieux les inspirer ?
Axe 2 : Une gouvernementalisation des conduites ?
Les approches en termes de développement durable tentent de régler les conduites des populations en inventant de nouvelles pratiques de responsabilité sociale, une gouvernance susceptible d’organiser une socialisation en-deçà du droit[4]. L’inflation d’indicateurs, caractéristique de ces approches, témoigne de l’importance grandissante des technologies de gouvernement du changement dans cette mise en ordre des populations. C’est ce qui justifie le déploiement de cette politique de gouvernement en matière d’environnement au sens large, en contradiction avec la construction libérale dominante, qui par définition, s’y oppose. Cependant, cette politique de gouvernement ne donne-t-elle pas aussi certains instruments susceptibles de provoquer son propre dépassement ?
Axe 3 : Une démocratie par les instruments ?
La question des politiques de la nature a notamment été abordée à travers la problématique d’une démocratie de procédures qui consiste essentiellement à savoir “comment faire entrer les sciences en démocratie”[5]. Dans ce cadre, le sens du développement durable repose sur la performativité des outils qu’il se donne pour répondre aux enjeux qu’il soulève. Les concepts portés par ce courant de recherche (“forums hybrides”[6], “balistique”[7] des mobilisations, etc.) reposent sur un principe de symétrie qui conduit logiquement à s’intéresser aux processus de construction des controverses environnementales (OGM, tracés de ligne TGV, etc.). Cette mise au centre de la dimension procédurale de ces objets ne repose-t-elle pas néanmoins sur une confiance excessive dans les potentialités critiques de dispositifs, quels qu’ils soient ?
Axe 4 : Une justification écologique ?
Partant le plus souvent d’une approche en termes “d’arènes d’engagement public”[8], la sociologie de la justification s’intéressant à l’environnement s’est d’abord attachée à rendre compte des stratégies, intérêts et légitimations mis en œuvre lors des conflits d’aménagement. A cette occasion, les acteurs travaillent une “grandeur verte”[9] susceptible d’intégrer la nature dans des ordres de justification existants, mais aussi de conduire à l’élaboration d’un nouvel ordre, ou encore de remettre en cause profondément la matrice commune à ces ordres et l’assise qu’elle offre aux entreprises critiques. Promu par les institutions, le “développement durable” s’appuie sur la croyance en cette remise en cause profonde des ordres existants pour inverser la critique, mais ces populations mettent aussi à l’épreuve au quotidien les différents dispositifs qui leur sont prescrits.
Axe 5 : Une durabilité techniciste ?
L’émergence du développement durable tend à redéfinir au sein de l’organisation du travail le mode de production des nouveaux objets techniques et par là même du rapport qu’entretiennent les humains avec leurs environnements dans la vie quotidienne. Cette situation interroge la « convivialité »[10] des éco-techniques contemporaines, c’est-à-dire leur capacité à s’inscrire à la fois dans les savoir-faire et savoir-vivre en usage, mais également dans un projet d’élargissement de l’autonomie individuelle. Au regard des fondements de l’écologie politique, elle implique une controverse sur les possibilités de contrôle des outils techniques par les usagers[11]. Elle questionne ainsi les conditions d’existence de contre-pouvoirs face aux logiques de renouvellement des objets inhérentes au fonctionnement du capitalisme[12].
La problématique du réseau ouvre de nombreuses pistes dont seulement quelques-unes sont esquissées ici. Il s’agit d’un chantier dont les enjeux sont à la mesure d’un modèle qui sature aujourd’hui les modes de légitimation des institutions et des cadres de l’expérience qu’elles tentent de mettre en œuvre.
1. Rawls J. (1987), Théories de la justice, Paris, Seuil
2. Jonas H. (1990), Le principe de responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Paris, éditions du Cerf
3. Latouche S. (2003), « L’imposture du développement durable ou les habits neufs du développement », Mondes en développement, Vol.31-2003/1, N°121
4. Gautier C. (1996), « A propos du « gouvernement des conduites » chez Foucault : quelques pistes de lecture », La gouvernabilité, Paris, Presses Universitaires de France
5. Latour B. (1999), Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris, La Découverte
6. Callon M., Lascoumes P., Barthe Y. (2001), Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil
7. Chateauraynaud F. (2010), Argumenter dans un champ de forces. Essai de balistique sociologique, Paris, Petra
8. Cefaï D., Trom D. (dir.) (2001), Les formes de l’action collective. Mobilisations dans des arènes publiques, Paris, Editions de l’EHESS, Collection « Raisons pratiques »
9. Thévenot L., Lafaye C. (1993), « Une justification écologique? Conflits dans l’aménagement de la nature », Revue française de Sociologie, 34 (4), p. 495-524
10. ILLICH Ivan, 1973, La convivialité, trad. de l’américain par L. Giard et V. Bardet, Tools for conviviality, Ed. du Seuil, Paris, 160p.
11. BOSQUET Michel (GORZ André), e1978 (1ère éd. 1975), Ecologie et politique, Paris, éd. du Seuil, 244 p. (coll. «Points Politique»)
12. SCHUMPETER Joseph, e1951 (1ère éd. 1943), Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, 462 p.
http://www.reseaucritiquedurable.fr

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