La main invisible de Jupiter (Adam Smith et Emmanuel Macron)

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°259, lundi 31 juillet 2017

 « Les feux brûlent, les corps lourds descendent et les substances les plus légères volent par la nécessité de leur propre nature ; on n’envisage jamais de recourir à la « main invisible de Jupiter » dans ces circonstances. Mais le tonnerre et les éclairs, la tempête et le soleil, ces événements plus irréguliers sont attribués à sa colère. » écrit Adam SMITH. (1)

Les yeux de Jupiter. Affiche d’Emmanuel Macron pour l’élection présidentielle des 23 avril et 7 mai 2017. Une affiche électorale s’affiche, c’est-à-dire, se colle. Et aussi, hélas, se décolle et se déchire. Elle n’est jamais plane. Pas d’affiche sans plis, sans boursoufflure, sans ride.  Affiche collée sur un panneau officiel, 7 mai 2017 © Photographie CAD/BM 2017.

Le nombre de références à Jupiter, dieu des Romains un peu oublié au quotidien aujourd’hui, il faut le reconnaître, a soudainement augmenté dans les conversations et dans les médias au lendemain de l’élection d’Emmanuel MACRON à la présidence de République française en juin 2017. Y aurait-il une filiation entre Adam SMITH, philosophe et économiste écossais (1723-1790), et Emmanuel MACRON, ministre de l’Économie, de l’industrie et du Numérique de 2014 à 2016, et président de la République depuis 2017 ?

A LA RECHERCHE DU « JUPITÉRIEN PERDU »

Adam SMITH fait allusion dans ce passage aux « événements irréguliers de la nature qui sont attribués au pouvoir de leurs dieux ». Il emploie l’expression de « main invisible » à plusieurs reprises dans ses oeuvres. Cette expression est entendue par la théorie socioéconomique comme désignant une idée qui est double :

  • les actions individuelles des acteurs économiques sont guidées par l’intérêt personnel de chacun,
  • elles contribuent à la richesse et au bien commun.

Autrement dit, des motivations purement individuelles, fondées sur des intérêts personnels, aboutissent à un résultat collectif. La nature de l’effet produit in fine est différent de celle de ses composantes originelles. Le fait d’assembler un tout modifie les parties.

Ce sujet est toujours d’actualité plus de deux siècles après Adam SMITH. Mais il n’est pas aussi simple qu’il paraît. Alors, pourquoi la théorie de la main invisible ? Pourquoi cette référence au caché, au secret, voire – pourquoi pas – au complot ? Ne veut-elle pas dire autre chose que ce qu’elle énonce ? Il s’agirait en quelque sorte d’un mécanisme automatique. Alors, pourquoi cette référence à la mythologie ? Que vient faire ici Jupiter ? Deus ex machina ?

Ministère de l’Économie et des Finances, rue de Bercy, à Paris 13e arrondissement. Emmanuel MACRON y a été ministre. © Photographie CAD/BM 2017

LA RHÉTORIQUE JUPITÉRIENNE EN MARCHE

Il faut rappeler qu’Emmanuel MACRON, dans un interview au magazine Challenges en octobre 2016, alors qu’il était candidat à la présidence de la République, déclarait vouloir incarner un président « jupitérien ». Que voulait dire l’ancien ministre de l’Économie et de l’Industrie ?

La métaphore mythologique est porteuse de symboles. Après « l’hyperprésident » de Nicolas SARKOZY et la présidence « normale » de François HOLLANDE, un président « jupitérien » désignerait un chef d’État « qui tient de Jupiter », le dieu romain qui gouverne la terre, le ciel ainsi que tous les autres dieux. Il en possèderait donc « le caractère impérieux et dominateur ». Marie TREPS, sémiologue, rappelle que, dans la mythologie, « Jupiter n’est pas un simple dieu, c’est le roi des dieux, protecteur de la cité, c’est-à-dire de l’ensemble des citoyens, et donc en l’occurrence, de la République ». (2) Une théorie « en marche », mêlant l’antiquité et le monde moderne, qui est à analyser.

« LA MAIN INVISIBLE DE JUPITER »

L’économiste anglais William GRAMPP a recensé neuf façons d’interpréter le concept de la « main invisible » d’Adam SMITH (3).

  1. L’intérêt des uns devient l’intérêt des autres. C’est l’« harmonisation naturelle des intérêts », une sorte de propagation par contamination.
  2. Le mécanisme des prix. Toujours complexe, parce que multi-factoriel. Sa fixation obéit à des raisons mêlées, à la fois rationnelles et irrationnelles. Changeant, il laisse toujours la place à l’inattendu. De ce fait, il est entouré  de mystères.
  3. Une métaphore désignant des « conséquences inattendues ». « La main invisible est une métaphore utilisée par Smith pour désigner le principe par lequel un ordre social bénéfique émerge des conséquences inattendues des actions individuelles des êtres humains ». (VAUGHN, 1987)
  4. La concurrence. (ROSENBERG)
  5. L’échange et ses avantages mutuels (KNIGHT), voire les bénéfices de la division du travail ou du bien-être matériel.
  6. Une plaisanterie. C’est l’interprétation d’Emma ROTSCHILD (2001). Toute une génération aurait plaisanté non sur « la main de Jupiter », mais sur « la main de ma sœur ». (4)
  7. Un processus évolutionniste. La « main invisible» est le processus par lequel les êtres humains acquièrent les connaissances, les savoir-faire et les habitudes qui les conduisent quand ils achètent et vendent quelque chose, à maximiser leur intérêt et celui de leur pays. (COSMIDES et TOOBY)
  8. Une force providentielle. (VINNER, SPIEGEL 1979, EVENSKY 1993)
  9. La force qui restreint les exportations de capital, et qui contribue à la sécurité d’un pays/ (PERSKY, 1989)

JUPITÉRIEN PAR EXCÈS

La rhétorique du macronisme repose sur un système argumentaire à deux niveaux mêlés : un premier qui est visible, et, un second qui est invisible. Une idée cache l’autre. Il y a un message subliminal. Par exemple : en passant de l’individuel au collectif. Laurent JOFFRIN écrit :

« Très logiquement, au cœur du macronisme est l’individu. L’individu dont il faut libérer les énergies et promouvoir les talents pour le rendre maître de son destin. Mobilité, créativité, promotion sociale, Macron rejette les «corporatismes», les «blocages», les «rigidités» qui brident les initiatives et renforcent «les conservatismes», il exalte toujours et partout la réussite, l’entreprise, la création, «l’agilité», il recycle dans la vie politique l’idéologie implicite de la mondialisation à l’anglo-saxonne, fondée sur la concurrence, le mélange, l’ouverture, qui voit la «globalisation» non comme une menace mais comme une nouvelle frontière. » (5)

Le jupitérisme cherche s‘imposer a nous comme un éblouissement. La question est : peut-on y échapper ?

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MACRONISME ET BONAPARTISME

« Macronisme et bonapartisme : le parallèle vient naturellement à l’esprit. Bonaparte et Macron, deux hommes jeunes qui ne sont pas des politiciens professionnels et qui, au moyen d’une campagne brillante, l’une militaire et l’autre électorale, ont réussi à incarner la figure de l’homme providentiel, à opérer la rencontre de l’offre et de la demande d’un « sauveur » pour s’emparer du pouvoir en un temps record. Deux hommes particulièrement intelligents et volontaires, qui se lancent seuls dans une aventure improbable. Deux hommes qui, fustigeant les factions et les partis au nom du nécessaire rassemblement des Français autour de leur personne, portent l’espoir d’un renouveau dans une France qui doute d’elle-même, une France lasse d’un pouvoir faible et inefficace, en quête d’un leader capable de la remettre « en marche » et de lui redonner son rang et son prestige. Deux hommes séduisants, habités par la certitude d’avoir un destin, qui appellent les Français à les suivre. Deux hommes, enfin, convaincus que la France qui a fait la Révolution n’en est pas moins demeurée profondément marquée par son passé monarchique.
Pourtant, ce parallèle, pour juste qu’il soit sous maints aspects, doit être interrogé à la lumière d’une histoire longue qui a produit trois autres « hommes providentiels » qui ont, comme eux, exercé le pouvoir : Louis-Napoléon Bonaparte, Philippe Pétain et Charles de Gaulle. À travers la succession de ces cinq personnages se déroule une histoire marquée par la relation conflictuelle entre l’enracinement difficile de la République parlementaire et les résurgences accidentelles d’un modèle politique qui se veut alternatif, donnant la primauté au détenteur du pouvoir exécutif. Apparaissent alors les traits communs à ces cinq personnages qui ont incarné tour à tour le modèle de l’homme providentiel. »
RÉFÉRENCES
GRUNBERG Gérard,
« Macronisme et bonapartisme », Telos, 30 juin 2017. https://www.telos-eu.com/fr/politique-francaise-et-internationale/macronisme-et-bonapartisme.html

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LE MACRONISME, UN RENOUVEAU PAS SI NOUVEAU

Si la dynamique impulsée par le Président est indéniable, son caractère novateur est à relativiser : de la Grèce à Hongkong, on retrouve ce même désir de renouvellement des élites à distance des partis. Et l’affirmation des «marcheurs» de faire «autrement» de la politique est une ambition souvent affichée en début de carrière.
L’ampleur du succès des candidats d’En marche au premier tour des législatives génère des diagnostics tranchés : des partis «dévastés», une abstention «record», des électeurs «déboussolés», un dégagisme «inquiétant», des candidats «météores», voire un Parlement «en danger». Mais on peut aussi lire ce big-bang apparent comme le résultat d’évolutions connues dont la combinatoire à forte intensité émotionnelle provoque ce moment politique singulier. L’analyse du rôle des affects dans les comportements sociaux fait désormais l’objet de controverses scientifiques, surtout dans les pays anglo-saxons. Dans une perspective transversale que la science politique cherche dorénavant à explorer (1), la socialisation politique est étudiée dans ses dimensions sensibles avec une focale sur les ressorts intimes et pulsionnels à l’œuvre. A notre avis, les candidatures et les votes de La République en marche participent de trois évolutions assez classiques où les émotions jouent un rôle important. La singularité de la situation vient du fait que lorsqu’elles sont mises bout à bout dans une même séquence électorale, ces évolutions donnent soudainement cette impression de chaos.
1. La première évolution concerne le puissant rejet des logiques partisanes. Lors de deux missions récentes de recherche à l’étranger sur l’engagement politique (au Japon et au Canada), j’ai retrouvé presque mot pour mot dans les témoignages de mes interlocuteurs (électeurs et candidats) les discours indignés dénonçant avec vigueur l’impuissance des partis traditionnels à «changer le monde». Pour faire bouger les lignes, là aussi, il fallait nécessairement transgresser les clivages anciens. Il s’agit ici d’une promesse première de la démocratie, celle qui est au déclenchement de tous les combats militants : la politique est une source d’émancipation. Si l’on relit les résultats du premier tour des législatives à l’aune de cette indignation et de cet espoir, le même phénomène caractérise toutes les démocraties occidentales, de la Grèce à Hongkong en passant par les Etats-Unis. A l’évidence, l’abstentionisme, le dégagisme et le macronisme sont trois symptômes convergents du désir de renouvellement des élites à distance des partis.
2. La deuxième évolution, qui est une non-surprise, concerne «l’ivresse» de l’engagement militant observée chez les Marcheurs comme chez les Insoumis (et dans une moindre mesure chez les Frontistes). Tous ces nouveaux candidats ont pour point commun de déclarer leur capacité à représenter différemment leurs concitoyens devant les urnes. Ils illustrent une forme classique d’éligibilité par autodésignation et autolégitimation. Cependant, trois différences singularisent en apparence la trajectoire des marcheurs. La première concerne le procédé de sélection sur un échantillon de 19 000 candidatures spontanées. Cela a entrainé un profilage où le milieu, la filiation, la formation et l’identité sociale et culturelle ont privilégié de facto des personnalités déjà bien insérées dans la vie sociale. La seconde différence concerne ces éligibles qui font l’apprentissage de l’entrée en politique en mode accéléré, de façon fulgurante, sans passer par la case «collectivités locales» ni par le cursus des «corps intermédiaires». Cependant, quand on y regarde de plus près, beaucoup d’entre eux ont des expériences collectives locales. Une troisième différence concerne le double argument des candidats de LREM selon lequel ils n’avaient pas prévu de faire de la politique et que leur démarche sort donc de l’ordinaire : «Je suis arrivé par hasard en politique», «Je n’étais pas du tout programmé pour cela». Là aussi, c’est une demi-innovation car chez 90 % des élus en fonction (2), on retrouve depuis longtemps cette affirmation sur le hasard et l’atypisme pour expliquer le point de départ de leur ascension politique. Il s’agit même d’un invariant concernant l’exposition de soi aux électeurs : la première campagne électorale est toujours racontée avec émotion et fierté comme une épreuve initiatique inattendue, enivrante et fondatrice.
3. La troisième évolution, classique, concerne la relation qui s’établit entre le local et le national, en termes d’enjeux et de mode de gouverner. Le premier tour de la présidentielle montrait une France étonnamment différenciée et contrastée (territoire par territoire et même, en milieu urbanisé, bureau de vote par bureau de vote) alors que le scrutin législatif va entraîner une représentation quasiment monocolore à l’Assemblée nationale. La première séquence électorale nous montrait ainsi la magie de l’esprit des lieux avec mille et une façons sensibles de concevoir la politique selon chaque histoire locale (la résistance, la transgression, l’adhésion, l’ordre… ). Mais au niveau national, l’Assemblée sera amenée à opérer une hiérarchisation implacable des priorités sur quelques grandes réformes génériques. Ainsi, la différenciation et l’uniformisation, malgré les apparences, vont demeurer inextricablement imbriquées : il y a fort à parier que les futures élections locales transformeront le «tsunami marchiste» en une multitude d’ajustements territorialisés et que dans le même temps les âpres négociations entre les députés du centre-gauche, du centre-droit et du Modem créeront de nouveaux clivages structurants. Tant aux niveaux local que national, le «principe de réalité» (doxa macroniste s’il en est) redonnera aux conflits cette charge explosive qui fait le sel des passions politiques.
RÉFÉRENCE
FAURE Alain, « Le macronisme, un renouveau pas si nouveau », Libération, 15 juin 2017. http://www.liberation.fr/debats/2017/06/15/le-macronisme-un-renouveau-pas-si-nouveau_1577079
Alain Faure, Directeur de recherches en science politique à Pacte (CNRS), université Grenoble-Alpes.

RÉFÉRENCES
1. SMITH Adam,
« History of Astronomy », 1755, in W.P.D Wightman and J.C Bryce (eds), Adam Smith Essays on Philosophical Subjets, Clarendon Press, 1981, p. 49.
2. http://www.bfmtv.com/politique/ce-que-signifie-le-president-jupiterien-que-souhaite-incarner-macron-1166014.html
3. GRAMPP William D., « What Did Smith Mean by the Invisible Hand ? », Journal of Political Economy, 2000, Vol.108, N°3, June
4.
Le registre relève à l’évidence du fantasme sexuel. En langage « soutenu » cela deviendrait : « Et ma soeur, c’est la reine d’Angleterre ? »
5. JOFFRIN Laurent,
« Qu’est-ce que le macronisme ? », Libération, 12 mai 2017. http://www.liberation.fr/politiques/2017/05/12/qu-est-ce-que-le-macronisme_1569242

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°259, 31 juillet 2017

Mention du présent article : http//www.savigny-avenir.info
ISSN 2261-1819
BNF. Dépôt légal du numérique, 2017

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