Peut-on sortir la politique de son ignorance de l’inconscient ? (Serge Leclaire)

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°288, lundi 19 février 2018

« Je ne dis même pas que la politique, c’est l’inconscient, mais tout simplement que l’inconscient, c’est la politique. » (1) Une de ses commentatrices estimait que Jacques LACAN « nous avait fait faire un grand pas » lorsqu’il avait prononcé en 1967 cette phrase lors de l’un de ses séminaires. Elle ajoutait qu’il s’agissait d’« une de ses formules ramassées dont il a le secret, secret que nous avons parfois un peu de mal à percer » avouait-elle. (2)

Associer « la politique » et « l’inconscient » n’est pas banal dans la mesure ou le discours politique, en imposant lui-même sa propre légitimité, s’affirme comme l’unique détenteur de la vérité. : vérité des évènements historiques, vérité du bien public appliqué à la « chose » publique, vérité de l’action, contrairement aux adversaires, toujours dans le mensonge et dans l’erreur.

Invoquer l’inconscient freudien à propos de la parole et des actes politiques est une façon de signifier trois choses à l’égard de ceux qui pratiquent « la chose publique » (les élus, les militants, les engagés…), ou pire, à l’égard de ceux qui s’en recommandent (les fonctionnaires, les pouvoirs locaux, les administrations, les services…).

  • il y a ceux qui ne disent rien, souvent parce qu’ils ne peuvent rien dire, au risque de se voir reprocher d’avoir dit quelque chose,
  • ceux qui disent soit des choses qu’ils savent fausses, soit des choses qui ne correspondent qu’a une partie de ce qu’il savent (ils ne disent «pas tout»)
  • et ceux qui ne savent rien, ou qui font croire qu’ils ne savent rien.

MODÈLE, OBJET, ADVERSAIRE

Sigmund FREUD, dans « Psychologie collective et analyse du moi, écrit : « La psychologie individuelle devient spontanément psychologie sociale, du fait que d’emblée l’Autre entre dans nos vies comme modèle, objet et adversaire. »(3)

Voilà bien le problème : l’arrivée dans nos vies, de l’Autre : modèle, objet, adversaire. Dans nos vies individuelles, mais aussi dans nos vies collectives.

« Discours de l’inconscient et discours du pouvoir », de Serge LECLAIRE, in Psychanalyse et politique. Folie et société ségrégative, Colloque organisé par le groupe de recherche « Sémiotica et Psicanalisi » dirigé par Armando VERDIGLIONE, Milan (Italie) 13-16 décembre 1973.

Dans une communication intitulée « Discours de l’inconscient et discours du pouvoir », faite lors d’un colloque, Serge LECLAIRE a déclaré : « Mon intérêt présent, et très limité, est de savoir, pour ceux qui se réclament d’une pratique politique – c’est-à-dire qui sont intéressés par le discours du pouvoir – comment ils réussissent, ou ne réussissent pas, dans leur action, comment ils reconnaissent, ou ne reconnaissent pas ce qui fait partie de la situation qu’ils ont à analyser et qui dicte leur conduite à tenir ». (4)

La pratique politique est une condition sine qua non pour s’intéresser au discours du pouvoir. Mais alors, qu’est-ce que réussir ou ne pas réussir ? Et se reconnaitre ou ne pas reconnaitre ? C’est à partir de là que les problèmes commencent à se poser : questions que l’on se pose et celles que l’on ne se pose pas, comme si la chose publique allait de soi, étant naturellement admise par tous. Or, elle ne va jamais de soi, contrairement à ce que répètent de façon constante les tenants des pouvoirs en place. « Dans le discours politique, ce n’est pas la jouissance qui commande, mais le plaisir comme exclu ». (5)

DOCUMENT

LES MYSTÈRES DU GOÛT DU POUVOIR

D’où vient ce mystérieux « goût du pouvoir » qui entraine des individus à s’engager toute une vie dans les arènes électorales et à guerroyer avec tant de ferveur et d’énergie pour « représenter » leurs concitoyens?
La réponse à la question est plutôt consensuelle dans la littérature scientifique : les élus courent après la puissance, le prestige, les privilèges, l’autorité et les jeux d’influence.
Et dans l’imaginaire collectif, les ascensions politiques sont d’abord affaire de violence, d’argent et de domination, selon un scénario prévisible où la jouissance en politique (la conquête puis la préservation du pouvoir) se nourrit de cris et de sang.
Mais dans sa formule restée célèbre, Winston Churchill évoquait aussi les larmes du pouvoir. Cette autre forme d’ivresse politique, qui est moins discutée dans les sciences sociales (hormis chez les historiens, nous y reviendrons) sera au cœur du présent article. Nous souhaitons en effet défendre l’hypothèse que le pouvoir local se nourrit d’abord de blessures, de doutes et d’espoirs, et que c’est dans l’intensité de ces fragilités que l’attrait pour la politique locale se dessine et s’affermit.
FAURE Alain, « Les ivresses inattendues du pouvoir. Voyage en ego-politique », http://enigmes.hypotheses.org/

RÉFÉRENCES

1. LACAN Jacques, Séminaire XIV, La logique du fantasme, Leçon du 10 mai 1967.
2. TRICOT
Monique, « Malaise dans la civilisation. L’œuvre au noir de la pulsion de mort », Che vuoi ?, 1/2008 (N° 29), p. 31-40. URL : http://www.cairn.info/revue-che-vuoi-2008-1-page-31.htm
3. FREUD Sigmund,
« Psychologie collective et analyse du moi », Essais de psychanalyse, Paris, PBP, 1986, p. 160.
4. LECLAIRE Serge, « Discours de l’inconscient et discours du pouvoir », p. 22, in Psychanalyse et politique. Folie et société ségrégative, Colloque organisé par le groupe de recherche « Sémiotica et Psicanalisi » dirigé par Armando VERDIGLIONE, Milan (Italie) 13-16 décembre 1973. Avec les interventions de Serge LECLAIRE, Danièle LEVY, Philippe SOLLERS, Félix GUATTARI, Julia KRISTEVA, Jean OURY, Daniel SIBONY, Ferrucio ROSSI-LANDI, Marie-Claire BOONS, Gian-Franco MINGUZZI, Jean-Joseph GOUX, Sergio FINZI, O. MANNONI, Maud MANNONI.
5. LECLAIRE Serge, « Discours de l’inconscient et discours du pouvoir », p. 23.

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°288, lundi 19 février 2018

Mention du présent article : http ://www.savigny-avenir.info
ISSN 2261-1819
BNF. Dépôt légal du numérique, 2018

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