Flottements dans « Analyticon, Impromptu sur la psychanalyse », le séminaire de Jacques Lacan à Vincennes (1969-1970)

Au cours de l’année universitaire 1969-1970, Jacques LACAN est venu à deux reprises au Centre universitaire expérimental de Vincennes (CUEV), situé Route de la Tourelle, Paris 12e, pour donner dans le grand amphithéâtre, deux séances spéciales de son fameux  « séminaire » :

  • la première, le mercredi 3 décembre 1969, à 12 h 30,
  • la seconde, le mercredi 3 janvier 1970, à 12 h 30. 

C’est l’enseignement de la psychanalyse, assuré par le Département de psychanalyse créé par Serge LECLAIRE en décembre 1968 à Vincennes, qui a été le prétexte à ces deux conférences. Mais curieusement, ce n’est pas le Département de Psychanalyse qui a organisé sa venue, mais un autre département d’enseignement, le Département de Philosophie. Un détail qui n’est pas anodin et qui explique en partie ce qui va suivre, et dont on peut lire la transcription complète. http://www.savigny-avenir.fr/wp-content/uploads/1981/09/LACAN-Impromptu-Vincennes-3-decembre-19691.pdf

Que retenir de cette confrontation inattendue, tant du fait de ce dit – et ne dit pas – Jacques LACAN, que de ce disent – et ne disent pas – ceux qui sont présents ?

« Analyticon, Impromptu sur la psychanalyse,
Séminaire du 3 décembre 1969 fait au Centre universitaire expérimental de Vincennes (C.U.E.V.) ».

Titre de la transcription publiée par le Département de Psychanalyse, Document renéotypé,
« Notes de Bernard Mérigot », p. 1. Fonds CAD.
Texte en pdf : http://www.savigny-avenir.fr/wp-content/uploads/1981/09/LACAN-Impromptu-Vincennes-3-decembre-19691.pdf

« SÉMINAIRE », TEL EST SON NOM…

La semaine précédente, le mercredi 26 novembre 1969, à 12 heures 30, Jacques LACAN a tenu la première séance de son séminaire magistral de l’année universitaire 1969-1970 à la Faculté de Droit du Panthéon. Huit jours après, en ce matin du mercredi 3 décembre 1969, en entrant dans l’Amphithéâtre de Vincennes, se rend-il compte qu’il n’est pas en présence du même public que celui de la Faculté de Droit ?  Ce n’est pas sûr. Après tout, il est Jacques LACAN. Il a soixante-huit ans, et c’est au public de s’adapter à ce qu’il dit, et non pas lui à s’adapter à son public.

Alors qu’à la Faculté de Droit il est le seul à tenir la parole, du début à la fin de son « séminaire », à Vincennes il est interrompu par des étudiants – le fait est inhabituel -  au point de « perdre le fil » de son exposé. Il faut dire que ses propos ne sont pas exempts d’effets de violence qui suscitent des répliques de la part de membres de l’assistance,

Cette séance est peu commentée dans les années 1970. C’est depuis le début du XXIe siècle que l’on constate que l’échange fait l’objet d’un intérêt nouveau. Mais on peut observer que les faits eux-mêmes qui sont à  son origine, ainsi que les conditions du déroulement de la « séance », ont peu à peu constitué une réalité que l’on est tenté de qualifier par le terme anglais de « floating » : flottante. Des explications livrées par des commentateurs,  rarement fondées sur des témoignages attestés ou sur des documents identifiés, en étant sans cesse reprises par les uns et par les autres, constituent une sorte de fiction rarement interrogée, porteuse d’effets de rumeur.

Il est permis de se demander aujourd’hui, cinquante ans après 1969, si on est en mesure de porter un regard critique à l’égard de la reconstruction sociale qui s’opère autour de cette « séance ». Peut-on adopter ce que Freud a qualifié de « Gleichschwebende Aufmerksamkeit », c’est à dire une attention « flottante » – une attention « égale » – portée par nous, tout à la fois sur de ce que l’on sait, sur ce que l’on ignore, sur ce que l’on suppose ?  Et de façon rétrospective,  sur ce qui a été oublié comme sur ce qui a été inventé par les uns et les autres ? L’exigence freudienne, qui doit s’appliquer à tous ceux qui s’inscrivent dans une relation à la « chose » psychanalytique, les  oblige à interroger le désir – leur désir – de donner sens à cette confrontation du 3 décembre 1969. Qui a produit un effet de vérité, Jacques LACAN ou les étudiants ?

Durant l’année universitaire 1969-1970, Jacques LACAN tient son « séminaire » dans le grand amphithéâtre de la faculté de Droit, place du Panthéon, à Paris chaque semaine le mercredi à 12 H 30. Lors de la première séance qui a lieu le mercredi 26 novembre 1969, il donne l’information suivante :

« Je crois pouvoir annoncer ici que le premier de ces mercredis du mois, au moins pour une part, c’est-à-dire un mois sur deux, et donc les premiers mercredis de décembre, de février, d’avril et de juin, c’est à Vincennes que j’irai porter non pas mon séminaire comme il fut annoncé d’une façon erronée, mais ce qu’en contraste, et pour bien souligner qu’il s’agit d’autre chose que j’ai pris soin d’intituler quatre impromptus auxquels j’ai donné un titre humoristique dont vous prendrez connaissance sur les lieux où il est déjà affiché.»
LACAN Jacques,
Transcription sténographique, p. 2.

Des quatre séances annoncées (3 décembre 1969, 4 février 1970, 1er avril 1970, 3 juin 1970), seules deux auront lieu, celles du 3 décembre 1969 et du 3 juin 1970. Ces séances « exotiques » en plein Bois de Vincennes, sont venues se greffer à ce programme jusque là localisé au Quartier latin. Le 3 décembre 1969, Jacques LACAN intervenir en tant que conférencier invité dans une université. Son discours, confronté aux étudiants, son discours a révélé les limites du dispositif longuement mis en place : deux mondes et  deux générations se sont affrontées.

Bernard MÉRIGOT
22 novembre 2019

RÉFÉRENCES concernant les deux séances du 3 décembre 1969 et du juin 1970 de « Analyticon, Impromptu sur la psychanalyse » de Jacques Lacan.
NB. Elles font l’objet de mises à jour continues.

1. Publications du texte des deux séances
2. Archives
3. Articles et mentions portant sur les deux séances

1. PUBLICATIONS DU TEXTE DES DEUX SÉANCES

2006

LACAN Jacques, L’Envers de la Psychanalyse, Séminaire 1969-1970, Paris, Éditions de l’association lacanienne internationale, Publication hors commerce, Imprimé en France par I.S.I., Octobre 2006, 318 p. Texte établi sous la responsabilité de Jean-Paul BEAUMONT. Note liminaire de Claude DORGEUILLE, p. 7.
On y trouvera une version du texte des deux séminaires :
•   Impromptu n°1, Analyticon, Vincennes,
3 décembre 1969, p. 27-39.
•   Impromptu n°1, Analyticon, Vincennes,
3 janvier 1970, p. 27-39.

« Note Liminaire.
Ce séminaire répond à une inquiétude de Lacan, celle de voir l’Université faire main basse sur la psychanalyse et la formation des analystes. Cette inquiétude était telle qu’il avait, à la même époque, fait modifier les statuts de l’École freudienne de Paris pour pouvoir obtenir la reconnaissance d’utilité publique.

Il répondait en cela aux exigences de la loi concernant les associations postulant cette reconnaissance qu’il n’obtint jamais. Au cas où l’Université aurait obtenu l’exclusivité de la formation des analystes, cette reconnaissance lui aurait permis de demander, pou son école, l’habilitation à former des analystes.

L’assurance de Jacques Lacan dans le prononcé de ce séminaire avait atteint son apogée. Il regardait à peine ses notes et même les hésitations donnaient l’impression d’être programmées. Le dynamisme dont il témoignait est encore perceptible à la simple lecture. Son talent d’orateur était poussé à l’extrême, aussi bien devant son auditoire familier ou lors du savant exposé du professeur Caquot que devant les amphithéâtres houleux de Vincennes. »

Claude DORGEUILLE (p. 7)

Remerciements. « Charles MELMAN a bien voulu éclairer certains passages difficiles. L’édition de Monique CHOLLET nous a été très utile, comme celle revue par Roland CHEMAMA, ainsi que le travail éffectué par Rebecca MAJSTER, Cyril VEKEN et leur groupe. Remerciements à Mireille CARDOT, Anne CATHELINEAU, Sophie KESSLER-MESGUISCH, Marc DARMON et Hubert RICARD, ainsi qu’a Claude RABANT et Bernard MÉRIGOT en ce qui concerne les « Impromptus ». Jean-Paul BEAUMONT. (p. 9)

1977

LACAN Jacques, Magazine littéraire, n°121 (Spécial Lacan, février 1977).

LACAN Jacques, « 1969-12-03. L’impromptu de Vincennes », Pas-tout-Lacan, École Lacanienne de Psychanalyse. 8 p. http://ecole-lacanienne.net/wp-content/uploads/2016/04/1969-12-03.pdf

1969

LACAN Jacques, « Analyticon. Impromptu sur la psychanalyse. Séminaire du 3 décembre 1969 fait au Centre universitaire expérimental de Vincennes, département de psychanalyse », renéotypé, 8 p. Notes de Bernard Mérigot.
Texte en pdf : http://www.savigny-avenir.fr/wp-content/uploads/1981/09/LACAN-Impromptu-Vincennes-3-decembre-19691.pdf

2. ARCHIVES

LACAN Jacques, « Analyticon (3 décembre 1969) », Sténotypie. 22 p. Document d’archive mis en ligne par l’École lacanienne de psychanalyse. http://ecole-lacanienne.net/wp-content/uploads/2016/04/1969.12.03.pdf

LACAN Jacques, « Analyticon (3 décembre 1969) », Sténotypie. 22 p. Document d’archive mis en ligne par l’École lacanienne de psychanalyse. http://ecole-lacanienne.net/wp-content/uploads/2016/04/1969.12.03.pdf

3. ARTICLES ET MENTIONS PORTANT SUR LES DEUX SÉANCES

2019

ÁLVARES Cristina, « L’impromptu de Vincennes.. Lacan et le discours unis-vers-cythère au lendemain de mai 68 », Carnets, Revue électronique d’études françaises, Association portugaise d’études françaises, n°16, (Le Récit inachevé. Études sur Mai 68),  2019. http://journals.openedition.org/carnets/9717

2017

MÉRIAN Roger, « La verdeur de l’expérience », Revue Tu peux savoir, 10 octobre 2017, 8 p. http://www.tupeuxsavoir.fr/publication/la-verdeur-de-lexperience/ Consulté le 15 Novembre 2019

MAUFAUGERAT Véronique, « Ouverture avec « L’Impromptu », Séminaire collectif à Rennes, École de Psychanalyse des Forums du Champ Lacanien (EPFCL), juin 2017, p. 34-44. http://champlacanienFrance.net

2009

MACHEREY Pierre, « Lacan et le discours universitaire (2) », La Philosophie au sens large, Groupe d’études animé par Pierre Macherey, Séminaire, 2 décembre 2009. https://philolarge.hypotheses.org/101

LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

Tampon du département de Psychanalyse du Centre universitaire expérimental de Vincennes (CUEV), 1969. Archives BM/CAD.

 

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