Réflexions anthropologiques. Qu’est-ce qu’une « société de vigilance » ? (Emmanuel Macron)

« Une société de vigilance voilà ce qu’il nous revient de bâtir ». Ainsi s’est exprimé le président de la République Emmanuel MACRON lors de l’allocution qu’il a prononcée dans la cour de la Préfecture de Police de Paris en rendant hommage aux quatre policiers tués à coup de couteau le 3 octobre 2019 par Mickael HARPON, lui-même fonctionnaire de police. Emmanuel MACRON a annoncé que « Face au terrorisme islamiste nous mènerons le combat sans relâche ». Comment l’anthropologie peut-elle aborder la notion de « société de vigilance » ?

« Cérémonie d’hommage aux victimes de l’attaque à la Préfecture de Police de Paris du 3 octobre 2019 »,
C News, Chaîne de télévision d’information continue, 8 octobre 2019, 11 : 28.

LE CONCEPT PARADOXAL DE VIGILANCE D’ÉTAT

« Une société de vigilance voilà ce qu’il nous revient de bâtir. La vigilance, et non le soupçon qui corrompt. La vigilance : l’écoute attentive de l’autre, l’éveil raisonnable des consciences. C’est tout simplement savoir repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République. Une séparation. Cela commence par vous – forces de l’ordre, fonctionnaires, serviteurs de l’Etat. Je sais combien vous saurez vous engager pour repérer ces petits riens qui deviennent de grandes tragédies. L’Etat se doit d’être exemplaire, de se réarmer aussi moralement partout, de mieux former chacun pour ainsi agir. » (1)

La vigilance, la « vigilia » des Romains est à la fois la veille, l’insomnie et la garde nocturne. Elle est incarnée par le « vigil », ce garde de nuit, ce veilleur institué par l’empereur Auguste pour assurer la police nocturne de Rome sous le commandement d’un « Préfet des vigiles ». Elle a un imaginaire moderne : celle des sentinelles, des gardes et des gardiens que les films et les feuilletons télévisés mettent en scène en leur faisant jouer un rôle récurent : être neutralisés, désarmés, assommés, voire tués, sans pouvoir empêcher, ni les prisonniers de sortir, ni les cambrioleurs ou les opposants d’entrer dans les locaux dont ils empêchent l’entrée. Ces innombrables scènes illustrent une constante : les vigiles et les gardiens remplissent une fonction illusoire.

« FAIRE BONNE GARDE »

TACITE emploie l’expression de « passer une nuit vigilante en faisant une bonne garde » (« vigilem noctem capessere », Annales, 4, 48). La nuit peut donc être habitée par une qualité particulière que constitue la vigilance. Mais qu’est-ce qu’une « nuit vigilante » ? Et qu’est-ce qu’une « bonne garde » ? L’une irait donc avec l’autre : « la nuit vigilante » permet de déduire la « bonne garde ». Il peut s’agir de deux choses :

  • d’une nuit passive durant laquelle il ne se passe rien, sinon un long ennui, ou bien à l’inverse, ou bien,
  • d’une nuit active, qu’elle soit dissuasive du fait de la simple existence et la présence de vigiles qui empêchent que rien n’advienne, ou bien répressive du fait de l’action des vigiles qui s’opposent à des intrusions, à des forces hostiles, à des actes malveillants.

DE LA VIGILANCE AU VIGILANTISME

Le vigilantisme peut se définir comme une pratique d’auto-justice qui repose sur un paradoxe fondamental en s’arrogeant le droit d’ignorer la loi, de se substituer à elle, voire de la violer, et ce, au nom du maintien de l’ordre. Le pouvoir de l’ordre se substitue à l’ordre du pouvoir. Ordres ou contre-ordres ? Pouvoirs ou contre-pouvoirs ? Pour Gilles FAVEREL GARRIGUES, Laurent GAVIER et Laurent FOUCHARD, « le vigilantisme recouvre toute une gamme de mobilisations collectives, souvent violentes et généralement illégales, dont la vocation proclamée est de rendre justice aux honnêtes citoyens, et par-là même, de défendre l’ordre social. ». (2)

  • Le vigilantisme est lié à histoire du néo-libéralisme. Certaines de ses mobilisations ont pris une ampleur particulière aux États-Unis au XIXe siècle mais l’on en trouve des équivalents historiques dans de nombreuses régions du monde. « A l’heure de la mondialisation néo-libérale, le vigilantisme est un phénomène global. Sa signification sociale s’est cependant déplacée : il n’est plus l’expression privilégiée d’une demande de justice sur les fronts pionniers des États et empires mais participe à la gouvernance néo-libérale des sociétés en sous-traitant à moindre coût certaines tâches de maintien de l’ordre. »
  • Le vigilantisme est une forme de gouvernement indirect. Il appartient au syndrome du « retrait de l’État », voire de la « faillite de l’Etat ». Le vigilantisme est l’une des manifestations de la résurgence du gouvernement indirect. Gilles FAVEREL GARRIGUES, Laurent GAVIER et Laurent FOUCHARD notent : « La globalisation des pratiques du vigilantisme témoigne d’une ambivalence qui culminent dans les sociétés postcoloniales confrontées à des violences politiques et criminelles endémiques ».

Ses caractéristiques sont connues :

  • la coexistence d’une pluralité d’états de désordres chroniques,
  • l’aveu des limites de l’intervention publique,
  • le fétichisme de la loi,
  • le déplacement des conflits politiques et sociaux vers les tribunaux officiels,
  • la prolifération des légalités officieuses.
  • La confrontation entre « vigilantisme vu-d’en-bas » et « vigilantisme d’État ». Elle s’inscrit dans des trajectoires historiques et des répertoires culturels spécifiques, en oscillant entre :
  • l’invocation de la légalité officielle,
  • des pratiques extrajudiciaires adossées à des valeurs et des normes extérieures ou antérieures à l’État,
  • Un appel aux initiatives citoyennes pour que « les petits riens » ne deviennent pas « de grandes tragédies ».

LA TERREUR DE N’ÊTRE RIEN

Le fondement de la vigilance d’État, prônée à son plus haut niveau, prétend concerner uniquement le radicalisme religieux. Mais peut-on limiter la vision et l’attention au seul exemple islamiste ? La réflexion anthropologique globale du présent ne peut s’en satisfaire. Pour Monique SELIM, qu’il s’agisse des suprémacistes blancs aux USA, en Australie ou en Nouvelle Zélande, des bouddhistes birmans qui massacrent les musulmans arakanais, des djihadistes, ou de bien d’autres groupes terroristes encore… tous possèdent un trait commun : celui d’être animés par des hommes et des femmes, qui au fond d’eux-mêmes ou dans leurs expressions collectives, sont porteurs de « la terreur de n’être rien ».

Cette formule constitue le titre du chapitre que Monique SELIM consacre à ce sujet dans son livre Anthropologie de présent. Évoquant tous ceux qui répandent la terreur, que ce soit dans le cadre d’ « une visibilité médiatique extraordinaire », ou dans celui d’ «  un silence étourdissant », elle écrit :

« Groupes organisés, micro-collectifs ponctuels et individus esseulés, donnent l’impression de faire de la surenchère pour mettre en œuvre des actions d’éclat meurtrières qui les feront accéder à leurs yeux à une existence reconnue ici-bas ou dans un ailleurs imaginaire de leur choix. » (4)

Le début du XXIe siècle a engendré un type très particulier de terroriste « en quête d’une identité publicisée » lui conférant un statut social élevé. Elle rappelle que « le capitalisme financiarisé a inscrit le libre arbitre, la volonté et le droit d’être soi comme étant un fondement absolu de l’accomplissement de la vie ». Dès lors, « les terroristes prennent au pied de la lettre la base de légitimation de soi et de l’acte terroriste en recherchant dans la terreur une ultime consécration. »

Aboutissement d’un cheminement radicalisé, l’acte terroriste consiste à abandonner le « rien » pour s’accomplir dans « quelque chose » de terrible. La vigilanciation, en annonçant la chasse aux « petits gestes » et aux « petits riens », constitue-t-elle le pendant à la radicalisation ou bien l’annonce précipitée d’une technique de gouvernement classique ? Avec les les moyens numériques soit existants, soit en développement, et leurs puissances, leurs ratages et leurs détournements.

CONCLUSION

La confrontation entre le « vigilantisme vu-d’en-bas » et du « vigilantisme d’État » est un effet des transformations de souveraineté du pouvoir à l’heure de la globalisation. Elle procède à  la  (re)construction d’ordres moraux ancrés dans des territoires spécifiques en instaurant de nouvelles pratiques de « police culturelle ». Quelles en sont aujourd’hui les limites au regard des libertés individuelles ? Quelles en seront les limites demain ?

Bernard MÉRIGOT

RÉFÉRENCES

1. MACRON Emmanuel, « Discours du président de la République en hommage aux victimes de l’attaque à la Préfecture de police de Paris », 8 octobre 2019, https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/10/07/ceremonie-nationale-dhommage-aux-victimes-de-lattaque-du-3-octobre-2019-a-la-prefecture-de-police-de-paris

NB. Le lien qui figure ci-dessus est celui du texte du site officiel de la Présidence de la République. On remarquera qu’il porte la date du « 2019/10/07 ». La cérémonie et le discours ont bien eu lieu le mardi 8 octobre 2019.

2. FAVEREL GARRIGUES Gilles, GAVIER Laurent et FOUCHARD Laurent, « Pôle de recherche sur l’analyse du vigilantisme », Sciences Po, Centre de Recherches internationales, http://www.sciencespo.fr/ceri/fr/content/pole-de-recherche-sur-lanalyse-du-vigilantisme

3. Le vigilantisme reste peu étudié en France. Le terme continue de passer pour un anglicisme (alors même qu’il trouve son origine dans l’espagnol « vigilante »). Les phénomènes variés que recouvre ce concept émergent ont fait l’objet d’un plus grand nombre de travaux à l’étranger (Grande-Bretagne, Allemagne) de la part d’historiens et d’anthropologues. La science politique ne s’est jusqu’à présent guère intéressée à cette problématique.

4. SELIM Monique, Anthropologie globale du présent, L’Harmattan, 2019, p. 166.

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