La représentation de l’imaginaire par le récit de science-fiction : « La Guerre des mondes » de H.G. Wells

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°270, lundi 16 octobre 2017

Toute société, toute culture, toute langue comprend une part variable d’imaginaire. La nouvelle édition de La Guerre des mondes de H.G. WELLS que publie Philippe MELLOT permet de s’interroger sur l’évolution dans le temps de l’imaginaire au travers de ses illustrations (1).
Certains imaginaires créés par une même oeuvre de l’esprit sont-ils plus fort que d’autres ? Est-ce celui de son texte, des illustrations qui en ont été faites, d’une émission de radio, ou des films qui ont été réalisés  ?

La Guerre des mondes, de H.G. WELLS, Omnibus Éditeur, 2017.

L’imaginaire est le fruit de l’imagination des individus, des groupes, et des sociétés qui produisent des images, des représentations, des récits, et des mythes qui sont à la fois détachés et soumis à la réalité. L’imaginaire est toujours paradoxal. Il est immatériel tout en s’appuyant sur des traces matérielles. Les dessins d’Alvim CORRÊA occupent une place stratégique dans la représentation de The War of the World (La Guerre des mondes) de H.G. WELLS. C’est une occasion de relire le texte, depuis son premier mot, qui débute le texte, jusqu’à son dernier mot, qui le termine, sans que ces deux jalons achèvent ses représentations.

LA CATÉGORIE DE L’INCROYABLE

« No one would believed ». Personne n’aurait cru : c’est par cette phrase qui appartient à la catégorie de l’incroyable que Herbert Georges WELLS débute le premier chapitre de The War of the World (La Guerre des mondes), roman publié en 1898. L’effet de sens produit par le titre à la fois singulier (la guerre), et pluriel (les mondes) et par le texte, traite tout simplement de « la » guerre. Banalité de l’annonce, évidence douloureuse de tenir un discours sur elle, d’en faire l’histoire. Ce dont il est question ici, c’est de quelque chose de radical, d’un conflit monstrueux, d’un combat final où tout est en jeu. Cette totalité embrasse non seulement toute la vie, la vie quotidienne comme la civilisation sous toutes ses formes connues. Une guerre qui ne se déroule pas dans les limites des conventions habituelles : elle concerne tout le monde, tout un monde qui est menacé par un autre monde.

Pour incroyable que cela soit, il y a au niveau du réel, un autre monde qui se distingue par une différence : celle qui permet que l’on y croit. Parce que ce qui est en jeu dans le texte de H.G. WELLS, annoncé par son titre, ne relève pas de la simple imagination, d’un possible qui vient se produire lors d’un temps d’arrêt de la raison, mais de quelque chose qui se situe en dehors de tout repérage préétabli. Un monde situé dans un ailleurs qui est introduit par la question de KEPLER placée en exergue :

« But who shall well in these Worlds if they be inhabited ? ».

« Mais qui pourra bien aller dans ces mondes s’ils sont inhabités ? ». (2) On peut remarquer que pour citer KEPLER, H.G. WELLS s’est servi d’un intermédiaire, Robert BURTON, et de The Anatomy of Melancholy (1621), indiquant qu’il n’avait pas eu un accès direct au théoricien de la planète Mars. S’agit-il ici d’une caution scientifique permettant d’excuser par avance quelque spéculation, quelque élucubration, quelque délire ? Il y a une rencontre entre le discours de la science et le discours de la fiction. L’œuvre de KEPLER comporte, en dehors des lois célèbres qu’il a énoncées, de nombreuses spéculations astrologiques. C’est une façon pour H.G. WELLS de signifier que la démarche de la Science ne peut se passer de la Fiction, cet axe majeur développé par la science-fiction.

UN CERTAIN REGARD D’EN HAUT

Dans le premier chapitre de La Guerre des mondes, intitulé « The eve of the war » : ce qui est à proprement incroyable, c’est que dans les dernières années du XIXe siècle, « les choses humaines » terrestres aient été observées. L’un des deux mondes, c’est le notre. Quant-à l’autre, un certain regard venu d’en haut le situe comme un ailleurs de l’espace où l’homme est examiné et étudié comme « a man with a microscope might scrutinize the transcient creatures that swarn and multiply in a drop of water ». L’un des mondes est en position de regard, et donc de pouvoir, sur l’autre. Cette clause pourrait être considérée d’un point de vue religieux comme une représentation de la puissance divine, constituée ici comme une révélation scientifique d’un fait incroyable. A cela ne répond que l’ignorance, voire l’insouciance, de l’homme observé, rappelant ici celle du lecteur.

On voit que dès le premier chapitre premier de La Guerre des mondes, le discours scientifico-fictif qui s’engage, cerne déjà en le situant en une structure précise, un évènement singulier, incroyable : en l’occurrence, la venue de Martiens, comme si des achoppements précis lui étaient indispensables dans les deux dimensions du temps et de l’espace pour se construire, comme dans tout discours historique. Pour l’espace, c’est la science qui lui fournit sa représentation, pour le temps, c’est la fiction qui lui assure sa représentation.

« WRECKAGE » (DEBRIS)

La répétition finale du texte, soulignant l’inaccessible du quotidien vécu par le « je » du narrateur doit être relevé. Au chapitre 9 intitulé « Wreckage » (Débris), « je » revient sur l’un les lieux où il a vécu cette guerre, c’est-à-dire chez lui.

« The door has been forced ; it was unfastened, and was opening slowly as I approched (…). The smashed bushes were just I had left them nearly four weeks ago. I stumble into the hall, and the house feld empty ». (p. 187)

« Felt empty » : le « senti vide ». C’est comme si cela sonnait le creux. La scène est irrémédiablement vide. Mais dans cette solitude, aucun objet, de par la fonction particulière qu’il pouvait remplir précedemment, ne vient témoigner l’absence de l’être cher. C’est plutôt au niveau d’une singulière totalité, à laquelle chaque chose venait alors participer, que l’autre est  déduit de façon négative. Ce qui n’est pas là devient présent.

« My home was desolate. I perceived the folly of the faint hope I had cherished so long » (p. 187)

La scène vide va être le théâtre d’une autre scène, à ce point imaginaire que « je » ne se résout plus, même en rêve, à espérer la vivre. Une voix, celle de l’autre, va venir comme en écho doubler la sienne.

« It is no use, said a voice, the house is deserted. No one has been these ten days. Do not stay here to torment yourself ? No one escaped but you ». (p. 187)

La voix, celle d’une la conscience raisonnable qui s’adresse à sa femme, présente en même temps que lui. Encore quelques pas, une porte à franchir et deux êtres perdus vont se retrouver.

« She puts her hand to her throat – swayed I made a step forward and caught her in my arms ». (p. 188)

Le dernier chapitre s’achève. Pourtant un épilogue termine le livre pour donner, en dehors du temps du récit, un certain nombre de précisions scientifiques. La « conclusion de la conclusion » en quelque sorte. Elle ne saurait surprendre outre mesure. Les tentacules, les machines à bras et les articulations mécaniques des martiens et de leurs machines sont laissées de côté pour permettre à des bras humains de se tendre vers une main et de la serrer.

« A strangest of all is it to hold my wife’s hand again, and to think that I have counted her, and that she has counted me, among the dead ». (p.192)

Faut-il chaque fois une guerre pour que l’être aimé soit atteint? Gardons la réponse : les mondes qui s’affrontent sont peut-être plus proches qu’on ne le pense. Un homme et une femme se retrouvent après qu’ils aient cru, l’un et l’autre, que la mort avait frappé l’autre.

« The dead ». Ce dernier mot vient clore autre chose que le texte de La Guerre des mondes. Un récit matériel, s’achève. D’autres, imaginaires s’ouvrent. Tel est le terme à partir duquel un trait est provisoirement tiré. La critique, à propos de la science-fiction comme genre, ne prétend qu’a la liberté qu’elle prend pour s’établir.

La Guerre des mondes est une longue métaphore d’une continuité rompue, d’une série d’évènements terribles, et de retrouvailles finales. Le roman laisse de nombreux messages. Pour n’en garder qu’un, nous retiendrons que l’autre monde, celui de la destruction et de la mort, est à la fin vaincu naturellement par notre monde : des armes de résistance invisibles sont en nous.

Les productions situées comme fantastiques, scientifico-fictives, romano-polières, futurologistes… dérangent l’ordre des récits établis. Elles offrent matière au rêve par un effet de la subversion que Jacques LACAN place précisément du côté du sujet.

H.G. WELLS (1866-1946)

RÉFÉRENCES

1. WELLS H.G., La Guerre des mondes, Omnibus Éditeur, 2017, 256 p. Traduction de Henry D. Davray. Illustrations de Alvim Corrêa, Préface de Philippe Druillet. Postfaces de Philippe Mellot et de Jean-Marie Embs. ISBN 978-2-258-14625-9 http://www.omnibus.tm.fr/

« Alvim Corrêa a fait plus pour mon travail avec son pinceau que moi avec ma plume. » a écrit H.G. Wells. Fasciné par La Guerre des mondes, l’artiste d’origine brésilienne Henrique Alvim Corrêa (1876-1910) entreprend d’illustrer le chef-d’oeuvre visionnaire de H.G. Wells, pierre fondatrice de la science-fiction moderne.
En 1903, il présente son travail à H.G. Wells qui applaudit avec enthousiasme. Il avait enfin trouvé l’illustrateur à la démesure de son roman : fidèle, spectaculaire, violent, angoissant. Il faudra deux ans à Alvim Corrêa pour créer les 137 illustrations de cet album, publié à 500 exemplaires en 1906, et devenu mythique.

DRUILLET Philippe, « Les Martiens, c’est nous ! », p. 5. In WELLS H.G., La Guerre des mondes, Omnibus Éditeur, 2017, 256 p. Traduction de Henry D. Davray. Illustrations de Alvim Corrêa, Préface de Philippe Druillet. Postfaces de Philippe Mellot et de Jean-Marie Embs. ISBN 978-2-258-14625-9

MELLOT Philippe, « Les illustrateurs de La Guerre des mondes en France et en Belgique », p. 211-233. In WELLS H.G., La Guerre des mondes, Omnibus Éditeur, 2017, 256 p. Traduction de Henry D. Davray. Illustrations de Alvim Corrêa, Préface de Philippe Druillet. Postfaces de Philippe Mellot et de Jean-Marie Embs. ISBN 978-2-258-14625-9

EMBS Jean-Marie, « Réflexions sur La Guerre des mondes », p. 235-256. In WELLS H.G., La Guerre des mondes, Omnibus Éditeur, 2017, 256 p. Traduction de Henry D. Davray. Illustrations de Alvim Corrêa, Préface de Philippe Druillet. Postfaces de Philippe Mellot et de Jean-Marie Embs. ISBN 978-2-258-14625-9

2. WELLS H.G., La Guerre des mondes, Mercure de France/Le Livre de poche (n°871),  1969, 252 p. Traduction de Henry D. Davray. p. 7.
La citation ne figure pas dans la réédition de 2017

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°270,  lundi 16 octobre 2017

Commentaire du 16 octobre 2017
Le livre La Guerre des mondes est disponible auprès de l’éditeur Omnibus dans dix jours, à partir du 26 octobre 2017. Merci à Philippe Mellot de nous avoir remis ce vendredi 13 octobre un exemplaire de l’édition qu’il a dirigée.
http://www.omnibus.tm.fr/

Commentaire du 21 octobre 2017, 09 : 00
Merci pour votre très bel article sur La Guerre des mondes. Cela résonne si bien avec l’atmosphére ambiante.
Bien amicalement,
Philippe TANCELIN

Mention du présent article : http//www.savigny-avenir.info
ISSN 2261-1819
BNF. Dépôt légal du numérique, 2017

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