Les deux France. L’élection présidentielle du 7 mai 2017 : poème sur l’altérité politique (Jean Molinet)

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°247, lundi 8 mai 2017

Le résultat de l’élection présidentielle du 7 mai 2017 a été donné hier soir dimanche à 20 heures : Emmanuel MACRON est élu 25e président de la République française avec 20 703 694 voix, soit

  • 43,63 % des 47 448 929 inscrits, ou
  • 66,06 % des 31 340 814 votes exprimés.

Aucun résultat ne peut être commenté sans avoir recours à une contextualisation critique en terme de chiffres et de concepts opératoires. Deux questions se posent. Elles font la distinction entre deux catégories de Françaises et de Français : ceux qui font partie des électeurs d’Emmanuel MACRON, et ceux qui ne font pas partie de ses électeurs.

  • Est-ce que la totalité des 20 703 694 électeurs qui ont placé un bulletin de vote pour Emmanuel MACRON dans l’urne se reconnaissent pleinement dans le résultat de l’élection ?
  • Est-ce qu’il existe une majorité de Français qui se reconnaît dans ce résultat ?
« Main droite, main gauche». La politique est-elle un jeu ? Square René Le Gall, Paris 13e, 23 novembre 2016. © Photographie CAD/BM 2016.

« LA FRANCE QUI A »
et
« LA FRANCE QUI N’A PAS »

Pour répondre à ces deux questions, on doit prendre en compte l’existence d’un empilement de niveaux qui révèlent « plusieurs France dans la France ». La première est « la France qui n’a pas glissé un bulletin pour Emmanuel MACRON dans l’urne ».
Elle est tout aussi importante que « la France qui a glissé un bulletin pour Emmanuel MACRON » qu’il s’agisse des votes pour Marine LE PEN, des votes blancs, des votes nuls, des abstentions, sans oublier ceux et de celles qui ne sont pas inscrits sur les listes électorales alors qu’ils remplissent les conditions pour y figurer.

LES RÉSULTATS DONNÉS PAR LE MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR

  • Emmanuel MACRON : 20 703 694
  • Marine LE PEN : 10 637 120
  • Inscrits : 47 448 029
  • Abstentions : 12 041 313
  • Votants : 35 407 616
  • Nuls : 1 060 696
  • Exprimés : 31 340 814

Source : http://elections.interieur.gouv.fr/presidentielle-2017/FE.html

Emmanuel MACRON. Affiche de campagne du 2e tour de l’élection présidentielle (7 mai 2017). © Photographie CAD/BM 2017

LA CONTEXTUALISATION CRITIQUE
DU RÉSULTAT D’UNE ÉLECTION

On ne peut en aucun cas s’arrêter à la seule présentation qui est faite par le ministère de l’Intérieur et qui est sans cesse reprise, de façon tronquée, par les médias et les réseaux sociaux. Les résultats de l’élection présidentielle du 7 mai 2017 doivent être contextualisés de façon critique. On doit les considérer comme des éléments partiels appartenant à un agencement complexe qui est celui d’un emboîtement de poupées gigognes : la plus grande contient une plus petite, qui contient une plus petite, qui contient une plus petite… Le score obtenu par le vainqueur (Emmanuel MACRON) ne peut pas être dissocié de celui de l’autre candidate (Marine LE PEN), mais surtout des votes blancs et nuls, des abstentions, et également des électeurs non-inscrits sur les listes électorales.

  • Le nombre total de la population française (INSEE 01/01/2017) : 66 990 855
  • Le nombre de Françaises et de Français de moins de 18 ans (INSEE 01/01/2017) : 14 826 128
  • Le nombre de Françaises et de Français de plus de 18 ans remplissant les conditions pour être inscrits sur les listes électorales (estimation) : 52 164 727
    NB. Ce chiffre important est rarement donné. Nous l’établissons simplement à partir du total de la population française (66 990 855) auquel nous soustrayons la population née chaque année entre 2016 (0 an) et 1999 (17 ans). 66 990 855 – 14 826 128 = 52 164 727
  • Le nombre de Françaises et de Français inscrits sur les listes électorales (MI 07/05/2017) : 47 448 929
  • Le nombre de Françaises et de Français qui ne sont pas inscrits sur les listes électorales : 4 715 798
  • Le nombre de Françaises et de Français qui ont voté le 7 mai 2017 : 35 407 616
  • Le nombre de Françaises et de Français qui se sont abstenus : 12 041 313
  • Le nombre de Françaises et de Français qui ont voté pour Emmanuel MACRON : 20 703 694
  • Le nombre de Françaises et de Français qui n’ont pas voté pour Emmanuel MACRON :
    Marine LE PEN : 10 637 120
    Abstentions : 12 041 313
    Blancs : 3 006 106
    Nuls : 1 060 696
    Non inscrits sur les listes électorales : 4 715 798
    Total : 31 461 033

L’historien Patrick BOUCHERON rappelait que le fondement de la démocratie consistait à être « d’accord sur des désaccords». C’est le paradoxe démocratique. Pour l’élection présidentielle du 7 mai 2017 :

  • 20 703 694 Françaises et Français ont glissé dans une urne un bulletin portant le nom d’Emmanuel MACRON.
    Ils représentent 39,69 % de la population totale (52 164 727) en âge de voter.
  • 31 461 033 Françaises et Français n’ont pas glissé de bulletin portant le nom d’Emmanuel MACRON (Autre candidate, Blancs, Nuls, Abstention, Non inscription sur les listes électorales). Ils représentent 60,31 % de la population totale (52 164 727) en âge de voter.

C’est le paradoxe des élections démocratiques. Il se perpétue. Il s’aggrave. Car, on n’en prend pas la mesure. La distance entre les élus et les électeurs s’accroît. Elle est de plus en plus ressentie. Cela produit des effets dans la société.

L’ALTÉRITÉ POLITIQUE

Jean MOLINET (1435-1507)

Comment penser ce qu’est pour un candidat élu cette France des non-électeurs et des non-votants  ?  Nous reprenons ici un poème inédit de Jean MOLINET (1435-1507) publié pour la première fois par Ferdinand DUVIARD (1), représentant majeur de la littérature bourguignonne, poète et chroniqueur, proche des milieux artistiques et notamment musicaux et qui « apparaît comme un auteur fédérateur des études portant sur l’histoire politique et littéraire au tournant des XVe et XVIe siècles ». (2)
Ce poème révèle l’existence structurelle d’un refoulé inhérent à toute démocratie qui apparaît dès lors que le résultat d’une élection est proclamé : c’est l’altérité politique. Elle se résume, à propos de tout candidat élu, à une question : que faire des autres ? Que faire de ceux qui n’ont pas voté pour moi ?

LES DEUX FRANCE

France est gracieuse.
- Non, fiere.
Charitable.
- Non, envieuse.
France est loyalle.
- Non, legiere.
Amiable.
- Non, orguilleuse.
Plante verte.
- Non, seche branche.
Traictable.
- Non, trop convoiteuse.
Constante,
- Non, muable est France !

François sont humains.
- Non, divers.
Prudens et sages.
- Non coquards.
Courtois.
- Non, haineux, couvers.
Gens larges.
- Non, chiches, eschars.
Innocents, simples.
- Non, fins, hars.
Factiz, gorgias.
- Non, estrois.
Gentz et preux.
- Non, meschans, couhars.
Hardis.
- Non, venteux sont François !

Jean MOLINET (1435-1507) Manuscrit inédit 

Cette balade traite de l’existence simultanée d’un double point de vue qui s’exprime par des opinions opposées portées sur la France et sur les Français, sur leurs qualités et sur leurs défauts opposés, attribués tant au pays (« France est ») qu’à ses habitants (« François sont »). Elle est écrite dans le contexte du XVe siècle durant lequel alliances et conflits se nouent entre le roi de France, les Bourguignons, et les Anglais.

On peut se demander si les oppositions révélées à l’époque sont applicables en 2017 aux macronistes et aux lepenistes, autour de qui se sont noués des alliances et des conflits inattendus, la suite des élections primaires (avec la disparition des juppéistes, des sarkosystes au premier tour des primaires, et la disparition des fillonistes, des mélanchoniens et des hamonistes), au premier tour (23 avril 2017).

L’AUTRE, C’EST L’ENNEMI

Il est urgent de penser l’autre en politique. C’est-à-dire, les autres. Pour Carl SCHMITT : « la distinction spécifique du politique […]  c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi. Elle fournit un principe d’identification qui a valeur de critère et non une définition exhaustive ou compréhensive ». (3) La dialectique ami/ennemi doit s’appréhender comme un concept autonome dans la mesure où elle ne s’amalgame pas avec des considérations morales (le bien/le mal) ni esthétiques (le beau/le laid), mais constitue en elle-même une opposition de nature. Cette distinction concernant l’essence du politique est également développée par Julien FREUND.

L’INCONSCIENT ET LA POLITIQUE

Jacques LACAN a dit en 1967 : « Je ne dis même pas que la politique, c’est l’inconscient, mais tout simplement que l’inconscient, c’est la politique. ». (4) Monique TRICOT, une de ses commentatrice, écrit que Jacques LACAN « nous a fait faire un grand pas » lorsqu’il avait prononcé cette phrase. Elle ajoutait qu’il s’agissait d’ « une de ses formules ramassées dont il a le secret, secret que nous avons parfois un peu de mal à percer » avouait-elle. (5) Le secret concerne ce que Michel FOUCAULT développera quelques dizaines d’années plus tard à propos du  gouvernement de soi et le gouvernement des autres. Il est évident que l’inconscient est une instance où se manifeste un désir individuel particulier qui est le désir d’exercer un pouvoir sur les autres. Un désir qui en rencontre d’autres : ceux d’être gouverné.

On en a une première preuve, toute récente, lorsqu’on lit en ce mois de mai 2017 les tous premiers écrits (articles et livres) portant sur la biographie, l’enfance et la jeunesse d’Emmanuel MACRON. Ses professeurs de lycée et ses camarades de Sciences Po témoignent de son aptitude à être reconnu et admiré. Une seconde preuve est apportée par les reportages de télévision qui interrogent les militants et les électeurs d’Emmanuel MACRON. Ces paroles ne sont pas ni spontanées ni libres dans la mesure où elles sont produites au sein d’un dispositif particulier (effet produit par l’interview, micro, camera, «reconnaissance» par le journaliste, etc.). Néanmoins la formulation par les citoyens des demandes et des attentes politiques à l’égard du candidat est manifeste et générale.

Enfin, le thème sur la jeunesse d’Emmanuel MACRON, répété de façon continue par les médias , les réseaux sociaux ainsi qu’en live, relève d’un symptôme quasi freudien relatif à l’enfance. Le jeune âge devient l’élément d’un programme politique. Si nous étions sur une scène de théâtre de la seconde moitié du XXe siècle, ce serait un peu « Le Pays dont le président est un jeune ». Si on voulait se référer à « La Ville dont le prince est un enfant » d’Henry de MONTHERLANT, publié en 1951,  ce serait l’Écclésiaste (X,16).

RÉFÉRENCES

1. MOLINET Jean « Les deux France » in DUVIARD Ferdinand, Anthologie des poètes Français XVe – XVIe siècle, Larousse, 1947, p. 52.

2. DEVAUX Jean, DOUDET Estelle, LECUPPRE-DESJARDINS Élodie, Jean Molinet et son temps, Turnhouts, Brepols, 2013, 287 p. ISBN 978-2-503-52557-0 https://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/274/files/2013/05/Jean-Molinet052.jpg

3. Quelques indications pour lire le français du XVe siècle de Jean MOLINET, une langue à la fois proche et déjà lointaine, avec  ses mots et ses tournures de phrase qui ont disparus, ou bien qui ont changés de sens ou d’écriture. Nous les comprenons confusément, sans leur trouver toujours un synonyme pour le XXIe siècle.

Loyalle : loyale
Legiere : légère
Amiable : aimable
Orguilleuse : orgeuilleuse
Traictable :
Convoiteuse : convoiteuse,
Prudens : prudente
Couvers :
Eschars : avares
Hars : Souples comme des joncs
Faictiz : élégants
Gorgias : coquets
Estois :
Gentz :
Meschans : méchants
Couhars : peureux
Venteux : vaniteux

4. SCHMITT Carl, La notion de politique. Théorie du partisan, Paris, Champs classiques, 2009, p.64.

5. LACAN Jacques, Séminaire XIV, La logique du fantasme (non publié). Leçon du 10 mai 1967.

6. TRICOT Monique, « Malaise dans la civilisation. L’œuvre au noir de la pulsion de mort », Che vuoi ?, 1/2008 (N° 29), p. 31-40. URL : http://www.cairn.info/revue-che-vuoi-2008-1-page-31.htm

NOTE

Que faut-il penser des primaires de l’élection présidentielle ?

Il y a deux choses qui sont différentes : la campagne et l’élection. En ce qui concerne la campagne électorale, c’est-à-dire les faits qui se produisent et les discours qui sont tenus dans l’espace public, qu’ils émanent des candidats, de la classe politique dans son ensemble, de la classe médiatique ou de la société civile, ils ont été en quelque sorte « scénarisés », à la façon d’un reality show de télévision.
Il faut retenir l’institutionnalisation
« de fait » des élections primaires. Elles ont été organisées autant par « la droite » (en novembre 2016) et par « la gauche » (en février 2017). Sur quel fondement ? On ne sait pas très bien. En tout cas, pas sur le fondement de la constitution de la Ve République. Il n’y a rien de plus contraire à l’esprit de la Ve République que l’instauration d’élections « primaires ».
Ont voté à ces primaires des électeurs à qui on a demandé de se reconnaître dans des valeurs « de droite » ou « de gauche ». Sans que personne ne sache très bien de quoi il s’agit. Le but annoncé était de choisir un candidat qui réaliserait une union sur son nom. C’est tout le contraire qui s’est produit. Elles ont fonctionné comme des machines à éliminer (Alain JUPPÉ et Nicolas SARKOSY à « droite »; et François HOLLANDE – par forfait – ainsi que Manuel VALLS « à gauche »).
Ces primaires – dont le caractère parfaitement facultatif est apparu à tous – puisque ni Emmanuel MACRON, ni Jean-Luc MELENCHON, ni Nicolas DUPONT-AIGNAN, ni Marine LE PEN ont perdu leur temps, ni pris le risque de se soumettre à une primaire. Le problème se serait d’ailleurs posé pour Emmanuel MACRON pour savoir s’il aurait dû se présenter à la primaire « de droite », ou à la primaire «de gauche ».
Et le 7 mai 2017, au second tour de la présidentielle, les électeurs ont eu à voter pour deux candidats Emmanuel MACRON et Marine LE PEN qui ont tous les deux sauté la case de la primaire. Cela confirme que la constitution actuelle correspond à un logiciel qui n’est plus à jour. Il ne peut plus être mis à jour. Il faut en changer d’urgence.
BM

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°247,  lundi 8 mai 2017

Mention du présent article : http//www.savigny-avenir.info
ISSN 2261-1819
BNF. Dépôt légal du numérique, 2017

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