Bernard Mérigot présente le mouvement Autographie (« S’écrire soi-même, manifeste de la contre-histoire contemporaine »)

LA LETTRE DU LUNDI DE MIEUX ABORDER L’AVENIR, n°138, lundi 6 avril 2015

AUTOGRAPHIE : S’ÉCRIRE SOI-MÊME
Démarche

« http://www.autographie.org » est un espace de publication de récits individuels et collectifs qui prennent la forme d’une contre-histoire contemporaine. (1)
C’est un outil. Il s’impose à nous comme une nécessité. Il est une réponse formulée dans l’urgence et avec des moyens dérisoires, à une situation sociale dont la violence s’impose à nous.
C’est une tentative de s’octroyer du pouvoir là où nous en sommes systématiquement privés.

« C’est ton pays
Et mon pays
Toujours plus grand ouvert
Et nous le gagnerons »
Le jardin des poètes (1955)
Tapisserie murale de Jean LURÇAT (1932-1966)

Matériaux : laine, chaine, trame teint en fil polychrome, liure
Hauteur : 360 cm, largeur 715 cm
Espace Jean Lurçat, Place du Maréchal Leclerc
91260, Juvisy-sur-Orge
©   Photo CAD / BM

COMPRENDRE SANS ATROPHIER LA COMPLEXITÉ

D’un côté, il devient difficile de puiser du sens dans cet espace où l’information s’accumule, saturé de mots, d’images et d’histoires. Comme notre capacité d’attention n’est pas extensible à l’infini, plus l’information s’accélère et se densifie, plus nous y voyons trouble. Or nous préférerions y voir clair et nous y retrouver, comprendre le contexte dans lequel nous vivons sans atrophier sa complexité.

LA DÉSERTION DES PROCESSUS
DE PARTICIPATION A LA VIE POLITIQUE

Ainsi, la difficulté que nous avons à nous reconnaître dans la parole et les faits de notre époque se traduit la plupart du temps par une forme d’absentéisme, c’est-à-dire une désertion, non seulement des processus de participation à la vie politique, mais également des lieux ordinaires d’action, de travail, d’existence.

De l’autre côté, la vie dite « active » ou « citoyenne » est organisée de telle manière que, non seulement nous ne parvenons plus à éprouver le désir d’y participer, mais surtout quand bien même nous l’éprouverions, nous n’en aurions ni le pouvoir, ni l’autorisation. Soit nous sommes mis à l’écart des instances de décision et de l’emploi du fait de notre position sociale, soit nous ne pouvons nous y exprimer sans en intérioriser préalablement le discours et les codes.

ÉCHAPPER
À L’ABSENTÉISME INTÉGRAL DU MONDE

Alors, face à cette situation où, à la fois le pouvoir et le sens nous échappe, nous nous voyons dans la contrainte de nous aménager, avec les « moyens du bord », un espace de construction et de prise parole dont nous maîtrisons le cadre, les modalités et les termes.

  • Afin d’échapper à l’absentéisme intégral du monde et de son contenu.
  • Afin d’avoir de nouveau prise sur les normes, les technologies et les croyances qui nous entourent.
  • Afin de ne plus être les proies d’une société violente et complexe qui nous dépasse.
  • Afin de comprendre notre univers social depuis nos propres positions.
  • Afin que notre réalité se mette au diapason de nos aspirations, aussi chancelantes soient-elles.
  • Afin, enfin, d’envisager à nouveau d’agir de manière radicale et concrète sur le contexte que nous traversons.

ÉCRIRE NOTRE PROPRE HISTOIRE

Il nous est donc nécessaire d’écrire notre propre histoire et de produire du savoir à l’endroit même où la société semble s’endormir et s’altérer. Nous ne pouvons plus supporter que les récits de nos expériences soient dictés par d’autres, qu’ils fassent l’objet de représentations simplificatrices, qu’ils se fondent dans le mouvement des masses, ou qu’ils se dissolvent dans le vide narcissique généralisé des réseaux sociaux.

NOUS SAUVER DU PÉRIMÈTRE ÉTRIQUÉ DE l’ÉGO

Nous ouvrons Autographie à tous les contributeurs s’ils sont en accord avec cette démarche, qui par essence vise à entretenir des processus de production collective, pour nous sauver du périmètre étriqué de l’égo et de son petit spectacle. En cela, c’est un espace du commun. Mais c’est également un espace de l’individu, conçu pour publier sa matière réflexive et pas simplement un artifice en « Full HD ». (2)

Notre démarche n’est pas localisée, elle peut prendre racine partout où le désir s’en fait ressentir. »

Autographie. S’écrire soi-même, manifeste de la contre-histoire contemporaine

RÉFÉRENCES

1. AUTOGRAPHIE, http://autographie.org/
2. Full HD (Full High Definition) est une appellation commerciale qui signifie qu’un appareil (un téléviseur, un moniteur vidéo…) est capable d’afficher en définition native, une image constituée de 1 080 lignes et de 1920 pixel par ligne. Ce format est annoté « 1080+1080fdp ».

NOTES

  • LURÇAT Jean, Le jardin des poètes, Tapisserie murale (1955), Hauteur : 360 cm, largeur 715 cm, Espace Jean Lurçat, Place du Maréchal Leclerc, 91260 Juvisy-sur-Orge. Matériaux : laine, chaine, trame teint en fil polychrome, liure. «C’est ton pays et mon pays toujours plus grand ouvert et nous le gagnerons ».
  • Écritures de soi, « lifewriting », autobiographie, mémoire… Comment écrire la vie, la sienne ou celle d’un(e) autre, sans la présenter comme l’histoire d’un déroulement chronologique, un cheminement a posteriori cohérent avec un début et signé par une fin ?
    Le récit de vie demande une étude approfondie de l’espace social dans lequel il se situe et pose la question des sources historiques, notamment quand il s’agit de restituer l’histoire d’une famille sur plusieurs générations, ou d’échapper à la fiction biographique.
    L’écriture de soi interroge mémoire, sources, méthodes.
    http://gehm.ehess.fr/index.php?3352
  • L’invention de l’autographie. Dans l’essai qui vous est consacré, Le Royaume intermédiaire, Jean-Michel Delacomptée dit que vous pratiquez « l’autographie ». Ce mot vous plaît-il ?
    J-B PONTALIS. «Ça me plaît d’autant plus que je crois que, un peu imprudemment, c’est moi qui ai inventé ce terme. Contrairement à l’autobiographie, qui consiste à parler de soi, l’autographie, c’est le je qui s’écrit sans se prendre comme objet. On est dans le mouvement même de l’écriture. Le je s’écrit, il ne se décrit pas, il ne s’objective pas. Il fait entendre sa propre voix mais pas forcément en parlant de lui. L’autographie, c’est « j’écris en mon nom », mais je ne me regarde pas dans un miroir.»
    LANDROT Martine, Télérama, 29 août 2009.

La Lettre du lundi de Mieux Aborder l’Avenir
n°138, lundi 6 avril 2015

Mention du présent article http ://www.savigny-avenir.info
ISSN 2261-1819
BNF. Dépôt légal du numérique, 2015

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